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Les femmes ne se retournent jamais

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Gilles Sélène

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Nous avions l’ habitude de boire un café ensemble à la terrasse d’un « pieds humides » sur les quais de Saône. L’ Arar est une rivière romantique et sa douce nonchalance me paraissait en harmonie avec ces moments que j’appréciais tant. Ce jour là, le temps exécrable avait obligé les tenanciers à mettre la clé sous le paillasson. Elle était là, en face de moi, assis sur la moleskine de ce bistrot que j’avais repéré, allez savoir pourquoi , afin d’ abriter notre face à face. Nous étions seuls dans la salle ; les serveurs s’affairaient autour de nous pour préparer le service et les tables. Seuls ! ses yeux ne me quittaient pas et les miens restaient rivés sur les siens d’un vert à nul autre pareil . Tout en elle souriait , et elle paraissait heureuse ! Nous parlions de choses et d’autres, d’ elle et de moi, parfois des autres et de futilités auxquelles notre complicité donnait l’ importance qu’il convient à l’essentiel. J’espérais secrètement qu’elle ressente la même émotion que moi. J’aurais voulu comme tant d’autres dans les mêmes circonstances, que le temps s’arrêtât et que le monde entier disparaisse autour de notre table.. J’avais l’impression de flotter et je crois bien que mes pieds ne touchaient plus le sol. Plus rien ne comptait, que sa présence et son regard. La conversation allait bon train et semblait la ravir. Stimulé, je me montrais tour à tour brillant, drôle, ou charmeur. J’avais à ce moment-là toute la beauté du monde à l’esprit , et je parlais de littérature ou de peinture comme si l’art était pour moi une auberge de campagne ou j’avais mes habitudes. Je gardais pour l’estocade, ces poèmes sublimes de Louise Labé qui me ravissaient, ainsi que la vie de cette femme, exceptionnelle pour son époque. J’avais tellement de choses à lui dire et aussi à lui taire. Il était encore trop tôt pour jeter à ses pieds, ce cœur vaincu et battant d’impatience l Mais , réfugié dans ma prudence et mon hésitation, j’oubliais le temps qui passe inexorablement . Incidemment, je surpris le regard soutenu du serveur nerveux , qui dressait les tables autour de la notre pour le service de midi. Indifférent au bonheur dans lequel je m’abandonnais, il nous faisait comprendre qu’ il fallait partir bien avant l’avoir nous-mêmes souhaité. Mais rien ne pouvait m’atteindre et nous continuâmes à parler en marchant à grand pas vers notre séparation. Je ne vis pas arriver son heure ! j’étais soudain en train de sombrer alors que je l’embrassais en lui souhaitant une bonne journée. je ne savais pas ou, ce présent que nous venions de vivre, pouvait nous emmener , mais le départ de mon délicieux tourment me fit l’effet d’une déchirure. Je la regardais brièvement partir , puis je tournais les talons pour reprendre le cours de mon passé que j’avais laissé avant d’arriver. Je ne voulais pas montrer de faiblesses. Mais, naturellement, une envie irrésistible me poussât à tourner la tête pour la voir partir, la voir une dernière fois en espérant qu’elle jette un regard vers moi. Elle ne se retournât pas une seule fois. Elle marchait d’un pas décidé vers un avenir dans lequel j’étais manifestement absent. Je ne sais pas si elles ont peur du vide ou si elles jouent avec nos espoirs, mais les femmes ne se retournent jamais. Jamais !
Tiens voila qu’il pleut ! Y a plus de saisons non plus !
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Image de Serge Debono
Serge Debono · il y a
Le temps semble s'arrêter et on s'échappe avec eux pour ce très beau moment de complicité. C'est magnifiquement écrit. Bravo Gilles ;-)
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Philippe Clavel · il y a
enfin un texte très bien écrit et qui dit quelque chose. J'ai beaucoup aimé
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Gilles Sélène · il y a
Bonjour Philippe, merci tardif mais j'ai un peu de mal avec ma connexion et par conséquent je ne viens pas souvent.
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