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Les enfants de la colère

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Silvio Pelleschi

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I – C’était hier encore
Mes frères, mes amis et moi étions de drôles de gars, les petits rois du village dont on connaissait chaque mètre de rue et bien plus encore.
Nos forts étaient faits de draps, le sol était de lave et je mourus dans ses flammes plus d’une fois.
Le sofa était une plaine à conquérir, ses coussins des montagnes projectiles et la télécommande un sceptre toujours disputé.
Au-dehors, le ruisseau était une frontière, un fleuve, une mer, un serpent d’eau. Les arbres, des tours à gravir pour y régner ensuite en maître aussitôt contesté. L’exploit n’était que trop rarement applaudi mais la fierté engendrait sa petite légende.
Les garçons dans les buissons et les filles dans le pré, la tête chaude, nous rêvions éveillés.
Nos fronts impudents et nos agitations imprudentes alternaient avec les hontes et sujétions.
J’ai eu un aperçu de l’amour et oui, j’ai aimé une fois. Ses cheveux étaient longs et elle sentait bon les fleurs. Ses yeux étaient des sourires auxquels je ne pouvais plus rien dire. Plus je la voyais plus je l’aimais, alors je trouvais à lui dire que pour moi il n’y avait qu’elle et que mon cœur battait si fort qu’elle devait se blottir contre moi pour qu’il ne s’évade pas de ma poitrine.

II - Vent violent
Nos derniers jours heureux disparurent d’eux-même sans que l’on n’y comprenne rien. Ce fut d’abord les mots, les regards puis les attitudes tous pleins de méfiance, de violence et d’orgueil stupide.
Les grands étaient devenus fous, ils parlaient fort et criaient l’écume aux lèvres. Tout se réglait d’abord à coup de pied dans le derrière puis à force de peloton et de balle dans la nuque.
Nous ne savions pas que nous serions pris d’assaut une fois nos tours parentales abattues. Nous, enfants, étions un rempart sur le départ.

III – Sous les murs : le passé
À la suite des hommes, ce fut le ciel et la terre qui se mirent en colère, tremblants et grondants comme des bêtes féroces. Les murs de nos petits royaumes s’effondraient les uns après les autres et tout était réduit en poussière. Elle était partout et effaça de nombreux visages. Nous devînmes peu, peu nombreux certes mais aussi peu de chose. Nous attendions encore mais nos amis ne vinrent pas.
Maudite poussière qui emporte tout. La tempête de fer et la pluie de cendre recouvrirent le ruisseau de sang. Vomir, pleurer, maudire, il fallait partir.

Nous avons appelé dans le vide, crié dans le silence, pleuré devant le dédain.
Nos larmes chéries, dans la poussière, disaient « Je n’ai rien voulu de tout cela alors pourquoi ! » puis « Si tu t’en vas alors je meurs aussi ! »
Nous devions tourner la dernière page du conte du vallon d’insouciance ; elle était d’une blancheur terrifiante. Une nausée nouvelle nous pris la gorge et c’était la fin.

Nous voilà sur le départ sans savoir quoi emporter car tout nous était cher et fardeau à la fois.
Ah ça, nos trésors n’étaient pas d’or ! Mais le mot d’ordre était donné : « Dehors ! »

IV - L’enfer seul sait qui je suis
La route était plus noire que la nuit mais elle nous mena loin.
Il y eut beaucoup de départs mais très peu d’adieu, car je ne pus dire au-revoir à celles et ceux que j’aimais et que je n’aurais jamais voulu quitter de toute façon.
Depuis que j’ai quitté ma maison, les soupirs trahissent la peine en mon cœur resté au pays.
Je suis ici et je n’ai plus mon amour, il est resté là-bas avec mes parents, mes frères et amis, avalés par la poussière. La nuit, des voix murmurent « Ô frère ! Souviens-toi de nous ! Reviens ! Reviens vite auprès du ruisseau. Jouons encore ensemble, s’il te plaît reviens ! » Mais je sais que je ne pourrais jamais plus retrouver ce que nous avons partagé, tout cela n’est plus que souvenirs d’antan.
Si j’oublie ma langue natale, j’espère tout de même trouver une voix nouvelle pour rompre le silence. Qu’une lumière m’inspire et dissipe l'ombre. Retrouver l'espoir disparu pour chasser l'inquiétude qui, seule, me reste.

PRIX

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jc jr · il y a
Tout quitter . Votre texte me fait penser aux heures sombres de la guerre... Mes voix. Et si vous passiez lire " le bilan "...
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Sully Holt · il y a
Beaucoup de tristesse et de douleur après les jours lumineux. La voix de l'exil est poignante.
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Jennyfer Miara · il y a
C'est absolument terrible, surtout dans le contexte actuel, avec les réfugiés de guerre. Je ne sais pas si c'était votre sujet, mais vous décrivez la perte des êtres chers et de la patrie natale avec beaucoup de justesse.
Dans un autre style, mon TTC "Le crime parfait" est en finale, n'hésitez pas à venir y jeter un œil :-)

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Hervé Mazoyer · il y a
Ce sentiment la nostalgie continuera à inspirer les ecrivains encore longtemps tant il est langoureux. Mes voix pour vous. Si vous ne l avez pas lue et si vous le voulez j ai une nouvelle en competition. Amicalement.
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Mamilène · il y a
Les jours heureux à jamais oubliés, l'innocence bafouée par les horreurs de la guerre et la souffrance de l'exil, tes mots évoquent un cauchemar. Et pourtant c'est une réalité vécue tous les jours et qu'on ne veut pas voir... Merci de nous le rappeler.
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Alain Lonzela · il y a
Très belle histoire porteuse d’espoir et qui tombe à propos par rapport à l’actualité récente. Merci de nous réapprendre notre humanité et que l’insouciance des enfants est un trésor à protéger. Pour tout cela, merci
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Camille G · il y a
tragique odyssée bien transmise par la voix d'enfants exilés d'eux même
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SakimaRomane · il y a
C'est magnifique :)
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Val · il y a
toutes mes voix pour ces mots si forts .
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Silvio Pelleschi · il y a
Merci Valérie pour ton soutien.
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Fred Panassac · il y a
Un texte poignant et tragique. Ces enfants passent sans transition des jeux à la guerre meurtrière et à l’exil
Leur désarroi, leur univers sont bien décrits dans ces quatre chapitres successifs.
C’est très beau malgré le thème désespérant
Et tout de même une touche d’espoir à la fin de trouver à nouveau à s’exprimer (ce qu’il fait)
Excusez le commentaire décousu, j’ai dû le réécrire car il avait disparu, cela m’a déstabilisée, car cela fait deux fois que ça arrive en peu de temps. Mon vote maxi.
J’ai pensé à la Syrie et la ville d’Alep.
J’oubliais de vous dire, je dois le réécrire aussi :
Deux petites coquilles
Nous devînMES
VoulU quitter
(à faire corriger par Short)

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Silvio Pelleschi · il y a
Merci, j'ai en effet dû condenser le passage brutal et forcé de l'enfance ou innocence à la gravité des évènements. J'ai fait exprès de ne pas situer "l'action" dans un espace-temps, à quoi bon, la chose étant malheureusement trop connue. Quant à ces vilaines fautes, elles sont ma hantise... Merci d'avoir noté.
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Coralie · il y a
C'est corrigé ;)
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Silvio Pelleschi · il y a
Oh merci bien ; j'ai honte.
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Fred Panassac · il y a
Oh ben non, surtout pas ! Tout le monde fait des erreurs !!! J'aime bien signaler les coquilles, pas pour faire honte mais pour aider !!!
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