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Les conseils de Ficelle

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Automnale

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Personne ne connaissait la raison pour laquelle Larissa était arrivée dans le village. C’était alors une toute jeune fille, belle comme une madone, douce comme la mousse des bois. C’est l’oiselier de la rue du Bateau Ivre qui, sortant ses cages de canaris, de bengalis, de rossignols du Japon, l’avait remarquée. Elle contemplait Georges, l’ara bleu, subjugué. C’est d’ailleurs le silence inhabituel du psittacidé qui avait attiré l’attention de l’oiselier. Ce dernier avait-il besoin, ce jour-là, d’aide pour étiqueter les sacs de grains, les biscuits vitaminés, les branches de millet ? Toujours est-il que, quelques saisons des amours plus tard, Larissa était toujours là. On la voyait rêvassant derrière la caisse enregistreuse de la boutique ou errant au bord du canal. Elle aimait la poésie des péniches fleuries glissant au fil de l’eau. Lorsque l’éclusière tardait, les mariniers jouaient, en l’honneur de la belle aux cheveux pain d’épices, un air d’harmonica ou d’accordéon. D’autres, sautant sur la berge, offraient à Larissa un bouquet de marguerites ou de menthe sauvage, un trèfle à quatre feuilles, un mot calligraphié sur un galet blanc... Ainsi passait la vie au rythme des péniches, des mariniers et du bon vouloir d’une éclusière.

« Prends ton destin en main, petite », conseillait la vieille marchande de peaux de lapins à qui Larissa se confiait. Il existe toujours, dans les villages, une marchande de peaux de lapins plutôt sale, aux doigts noueux, ramassant ici et là des brassées de bois vert. Celle-ci, un peu pythonisse, un peu sorcière, répondant à l’étrange prénom de Ficelle, connaissait les plantes aphrodisiaques, les philtres magiques, mais, surtout, elle attachait de l’importance à la liberté. Même si l’oiselier apprivoisait Larissa de la façon dont il s’approchait de ses serins du Mozambique, même s’il l’appelait de tous les noms d’oiseaux les plus exotiques, Ficelle ne comprenait pas que l’on puisse garder en cage des êtres vivants avides de déployer leurs ailes dans le vaste monde. « Larissa, tu ne peux rester avec un geôlier de la liberté », déclarait-elle haut et fort.

Certes, la jeune femme s’ennuyait un peu chez l’oiselier. Bien sûr, elle appréciait les oiseaux, leurs couleurs, leurs chants. Bien sûr, à leur contact, elle apprenait la géographie, les forêts d’hévéas, les jungles, les coutumes de Panama, de Sumatra. Et puis, il y avait Georges, l’ara bleu aux ailes facétieuses, qui la dévorait de ses yeux jaunes acidulés et lui tenait compagnie. Mais justement, d’une voix un peu trop aiguë, il imitait l’oiselier répétant en boucle, du matin au soir : « Ma colombe, embrasse-moi ». Lorsqu’elle n’en pouvait plus d’entendre la même incantation, elle descendait la rue du Bateau Ivre jusqu’à l’échoppe « La turlutte ».

Jérôme, le patron de « La turlutte », follement épris de Larissa, vendait des hameçons, des cannes à pêche, du petit plomb, des cuillers, des mouches, des asticots. Il comparait l’art de l’amour à l’art de la pêche. « Tu ne sais jamais quel poisson tu vas attirer dans ton filet », plaisantait-il. À la floraison des lilas, il emmenait Larissa dans une pimpante barque verte, dont il repeignait plus souvent que nécessaire, en lettres dorées, le nom : « Valparaiso ». Tandis qu’il choisissait ses leurres les plus efficaces, agitait son moulinet, buvait une gorgée de la bouteille de muscadet qu’il sortait de sa musette, Larissa rêvait en effleurant les nénuphars en pleurs, en observant la fragilité des demoiselles aussi bleues que Georges. Les mauvaises langues prétendaient avoir vu les tourtereaux allongés sur la berge. Le Jérôme, qui s’y connaissait mieux que quiconque en appâts, profitait de l’aubaine. Était-ce cela le bonheur ?

« Mais non, ma belle », assurait la marchande de peaux de lapins. « Tu ne peux pas t’amouracher d’un énergumène utilisant des leurres, des attrape-nigauds, faisant ainsi fi de la vérité ». En longeant le chemin de halage la ramenant vers Georges et l’oiselier, la jeune femme pensait qu’il était bien difficile de trouver la liberté et la vérité.

Heureusement, il restait la beauté. Comme il était joli le village avec sa petite église au carillon cristallin, ses pierres patinées par les caresses du soleil, le vieux lavoir ! Plus d’un peintre du dimanche l’avait immortalisé, avec ses péniches fleurant le géranium. Où allaient les mariniers ? Pourquoi revenaient-ils ? Les propos de Ficelle trottaient dans la tête de Larissa. Un matin que l’oiselier soignait les rémiges d’un inséparable masqué, elle murmura : « Veuillez me pardonner, mais je pars. J’emporte juste une cage en rotin, vide, en souvenir de Georges ». Puis elle disparut.

La première péniche fut la bonne. Le batelier, navré de la voir partir, la quitta à l’écluse « L’escale mystérieuse ». Elle se dirigea vers la grande ville dont elle apercevait, au loin, les fumées d’usines pactisant avec les nuages. Le chauffeur d’une camionnette grise l’interpella. « Où voulez-vous aller ? », demanda-t-il en roulant des yeux de bille. Il convient de penser qu’elle appréciait les yeux de bille puisqu’elle se retrouva sur le sofa kitch de l’inconnu qui, poliment, se présenta. Il dirigeait une modeste entreprise de boules neigeuses, ces petites sphères que l’on secoue juste pour le plaisir de voir tomber la neige. Hasard ou coïncidence ? La poudreuse tombait sur un ara bleu turquoise.

C’est ainsi que Larissa s’installa à la périphérie de cette ville dépourvue de charme, où la neige tombait, sans discontinuer, sur un ara factice prisonnier d’une boule de verre. À l’arrivée du solstice d’hiver, elle écrivit à Ficelle qui, par retour, lui répondit ceci : « N’oublie jamais que la beauté est l’âme du rêve. Si tu ne veux pas voir mourir ton rêve, évite d’emprisonner son âme, même dans une boule neigeuse ». En post-scriptum, elle ajoutait : « L’oiselier a enterré Georges au bord du canal ».

Le lendemain, la belle s’était volatilisée... Au village, la vieille Ficelle riait sous cape...

PRIX

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Lange Rostre · il y a
Je trouve votre texte plein de tendresse et par moment on y ressent comme le l'absence de bien être causé par le fait qu'on ne trouve pas ce qu'on peut espérer de la vie, un peu comme un vide. J'ai bien aimé.
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Automnale · il y a
C'est très gentil à vous, Ange, de venir flâner sur ma page... J'apprécie... Et pour faire écho à votre réflexion, il est vrai que nous ne trouvons pas toujours, dans la vie, ce que nous voudrions...
Merci, Ange, d'avoir suivi les chemins de Larissa.

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Elena Hristova · il y a
vos Conseils de ficelle font mouche, ce sont de bons asticots qui me donnent la pêche!
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Automnale · il y a
Merci, Elena, de ne pas avoir eu peur des asticots...
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Sylvie Talant · il y a
Une belle...plume.
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Automnale · il y a
Merci beaucoup, Sylvie, d'avoir pris le temps de suivre... ma plume.
Et à bientôt, je n'en doute pas, au gré de nos mots...

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Marie-Ange · il y a
Je ne me hasarde pas trop d'ordinaire, vers les longs textes, mais là, j'y suis allée tout de go, connaissant votre plume, certaine de passer un très bon moment, ce qui n'a pas manqué, j'ai beaucoup aimé cette histoire, avec tous ces petits détails qui font tout son charme, sans compter sur cette "Ficelle", et sa grande sagesse, qui sait parler de la "Liberté" nécessaire dans la vie, et bien difficile à apprivoiser.
J'étais conquise exquisement ... Bon dimanche

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Automnale · il y a
C'est vraiment très gentil à vous, Marie-Ange, de porter attention, comme vous savez si bien le faire, à mes humbles écrits... Merci infiniment. Je suis très touchée...
Merci aussi pour vos généreux votes laissés... dans la poche de Ficelle ! Elle est très contente... Et moi aussi, bien sûr...
A bientôt, Marie-Ange, le plaisir de vous retrouver ici ou là...

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Mome de Meuse · il y a
Un très beau conte à savourer. Nuancé d'exotisme et délicieusement poétique...
Pauvre Larissa qui n'en finit pas de se perdre, pourvu que cette fois, son voyage la mène jusqu'à elle-même.
Et que dirait votre Ficelle , si bien nommée , de la mort de ce pauvre Georges:
" mourir d'aimer ou de n'avoir pas su prendre son envol?"
Toutes mes voix , sans hésitation.

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Automnale · il y a
Quel bonheur de vous retrouver, chère Mome, sur les chemins de Larissa... Sachant, entre autres, que vous avez conservé votre âme d'enfant, je ne suis pas plus étonnée que ça... Mais enfin, quand même, la très agréable surprise fut là...
Pour répondre à votre question, je crois bien que Georges est mort d'amour... Si, si, si... Et ha ha ha... Pauvre Georges !
J'ai une autre petite histoire - vraie - de perroquet... Je crois que, pour vous remercier de vos généreux votes - mais surtout d'exister -, je vais vous envoyer l'enregistrement...
A très vite, mon amie...

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Mome de Meuse · il y a
Moi aussi, mon amie, je suis heureuse, chaque fois que vous nous offrez vos petites merveilles. Merci de tout coeur pour l'enregistrement envoyé et belle soirée à vous.
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Thomas d'Arcadie · il y a
Une plume délicate, Bravo ! Je dois lire vos autres textes de ce pas :)
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Automnale · il y a
Merci, Thomas, pour le qualificatif attribué à la plume...
Merci aussi d'avoir offert à Ficelle - ou à Larissa, je ne sais - vos généreux votes...
Et à bientôt, dès que possible, sur votre page...

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Thomas d'Arcadie · il y a
De rien et bonne continuation !
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The6feeL · il y a
Un style qui déborde de vie, déroutant et curieux à la fois ! Mes votes vont dans la boule neigeuse sans hésiter ;) en attendant de lire vos prochaines créations !

Si l'envie vous prend de découvrir une autre aventure, je vous invite avec plaisir à découvrir "Papy" :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/papy-4

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Automnale · il y a
Grand merci, The6feeL, d'avoir déposé vos généreux votes dans une boule neigeuse...
Je m'empresse - de cet œil - d'aller découvrir votre "Papy"...
A très vite, alors !

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Patrick Peronne · il y a
Une histoire charmante et envoûtante... j'ai le regard qui se porte sur le commentaire qui précède et vois que je "fais le Georges". J'ai beaucoup aimé cette petite sauvageonne un moment emprisonnée retrouver une apparente liberté en suivant le fil d'un chemin trompeur. Le style est minutieux, le texte est travaillé et l'ensemble offre une lecture de grande qualité. Mon vote
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Automnale · il y a
Votre commentaire, Patrick, est un joli cadeau... Encore mieux qu'une boule neigeuse ! Puisqu'il réchauffe réellement mon cœur...
Vous faites le Georges, dites-vous ! Ha ha ha... Nous connaissions l'expression "Faire le Jacques !"... Mais j'adore maintenant, grâce à vous, l'expression "Faire le Georges !".
Merci d'avoir suivi les chemins de la petite sauvageonne, pour reprendre vos termes... Merci de lui avoir offert vos si généreux votes.
A bientôt, Patrick ! Je n'ai pas oublié votre verbe "chabader", découvert en d'autres lieux...
Chabadabada, alors !

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Marie · il y a
Je suis sous le charme de ce conte envoûtant et troublant. Où se trouve la cordelette de la liberté ?
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Automnale · il y a
Merci, Marie, d'avoir eu la gentillesse - sur proposition de Brune, je crois bien - de lire ce conte... pour adultes ayant conservé leur âme d'enfants...
Où se trouve la cordelette de la liberté ? Oh je pense, justement s'il s'agit d'une simple cordelette, que vous devriez la trouver aisément... Ne la cassez pas...
Merci aussi pour vos généreux votes.
Et à bientôt, Marie, sur les chemins... de la liberté !

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Alice Merveille · il y a
Quel voyage aux frontières du rêve, de la magie et de la liberté...
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Automnale · il y a
Comme vous êtes adorable, chère Coco, d'avoir effectué le voyage aux frontières du rêve, de la magie et de la liberté, comme vous dites ! Merci.
Merci aussi d'avoir laissé vos votes, dans une boule neigeuse peut-être...
De mon côté, je me promets bien d'aller découvrir, dès que possible, vos Chronique du lycée Jean de La Fontaine... Je suis certaine qu'elles vont me plaire...
A très bientôt, chère Coco !

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Alice Merveille · il y a
Avec grand plaisir, Chère Automnale, sur mes petites chroniques qui, je l'espère, vous amuseront. ... A très bientôt !
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