Les clopinettes

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La science et la technique ont accompagné toute ma vie. Mais comment s’en évader parfois si ce n’est par l’écriture ? Raconter pour faire rêver, réfléchir, partager, laisser une petite  [+]

Assez tôt ce matin, l'étranger était arrivé dans cet hôtel de campagne, et il avait réglé sa chambre d'avance en plaquant sur le comptoir un billet de cinquante euros.
Une aubaine car le travail, comme les clients, étaient rares dans cette petite bourgade frappée par ce qu'il est convenu d'appeler : la crise *.

Ainsi, muni de son billet, notre hôtelier ne se fit pas prier pour filer chez le plombier à qui il devait cette somme à propos d'une réparation récente que ce dernier avait réalisée dans son hôtel.

Le plombier tendit le billet à son épouse qui se rendit aussitôt chez le boucher pour s'approvisionner. En effet on faisait "maigre" chez le plombier, comme chez tous les habitants, et la viande n'était pas quotidienne.

Le boucher, ravi de voir enfin une cliente, s'empressa avec force sourires de la satisfaire pour un total d'exactement cinquante euros. Puis il ferma sa boutique et s'éclipsa, car l'individu, amateur de chair fraiche, au sens propre comme au sens figuré, s'en fut aussitôt voir la jolie Martha qui, pour conjurer son triste sort, tentait de vivre de ses charmes.
Elle pratiquait son petit commerce de survie, parfois sous les étoiles quand le temps le lui permettait, mais de préférence dans une chambre de l'hôtel qu'elle louait pour l'occasion. L'hôtelier lui faisait d'ailleurs volontier des ristournes qu'elle remboursait en nature.

Munie de son petit pécule Martha se rendit aussitôt chez l'hôtelier pour lui réserver une chambre afin de poursuivre plus confortablement son horizontale activité.
Ce dernier accepta bien volontier son billet, "le" fameux billet... d'autant plus que le retour de Martha dans ses murs lui promettait aussi de belles réjouissances.

C'est à ce moment que l'étranger redescendit avec ses bagages. Et lui dit, tout en reluquant la jolie plante qui conversait avec le maître des lieux:
"Votre hôtel est beaucoup trop bruyant, et la chambre ne me convient pas".
Sans faire d'histoires, car ce n'était pas son genre, et en bon commerçant qu'il était, notre hôtelier rendit le billet qui venait de faire le tour du village à l'étranger qui s'en fut aussitôt.

Resté seul, l'hôtelier réfléchit...

Finalement, cet unique billet qui avait fait le tour du village en satisfaisant tout le monde, et qui n'était même pas resté sur place puisqu'aussitôt reparti dans la poche de l'étranger, aurait très bien pu être un vulgaire morceau de chiffon, pour peu que chacun lui eut accordé une certaine valeur ?
Qu'est-ce que l'argent finalement ?

Le lendemain il en parla au conseil municipal, ce qui fit beaucoup réfléchir...
On décida alors d'imprimer une monnaie locale et finit par convaincre progressivement tout le monde de l'utiliser, car chacun y voyait le moyen de sortir du marasme dans lequel le village végétait depuis des lustres.
Une sorte de troc, en quelque sorte, officialisé par cette monnaie, qui ne reposait sur rien d'autre que la confiance réciproque.

On appela cette monnaie la "clopinette" vu qu'un conseiller municipal, ancien retraité de la fonction publique, se plaignait toujours d'avoir travaillé toute sa vie pour "des clopinettes".
Cela fit beaucoup rire et on adopta ce nom à l'unanimité !

Néanmoins, il fallut parfois modifier quelques habitudes.
Par exemple, le boulanger fut contraint de se fournir en blé chez le céréalier local, car il n'était guère question qu'il utilise l'argent officiel, sinon ses économies auraient très vite fondues.
Le boucher dut abandonner ses viandes importées d'on ne sait où, pour faire à nouveau la tournée des éleveurs du secteur. Comme le faisait d'ailleurs son père dans le passé.
Et ainsi de suite...

Sans s'en rendre compte, ils "relocalisaient", ce qui est un objectif vivement préconisé actuellement.

Tout se déroulait à merveille dans ce petit monde clos, et écologiquement parfait.
La vie revenait lentement dans le village, jusqu'à ce que, patatras..., sur intervention des banques, la justice se mêle de cette affaire pour imposer la fin de ce beau rêve. Le droit de "battre monnaie" n'étant réservé qu'aux banques centrales.

Inutile de vous dire que le "crédit" des banques, source des malheurs des plus pauvres, et du bonheur des plus riches, ne furent plus guère appréciées dans le village. Chacun ayant compris qu'on pouvait largement s'en passer, sauf pour acquérir certains gadgets dont on tente, à grand renfort de publicités, de nous persuader qu'ils nous sont absolument indispensables.

Et puis, chacun le sait bien, la différence entre un banquier et un vampire... c'est que le vampire est humain de temps en temps.

(Cette histoire est librement inspirée d'un fait réel.)

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* Il est étrange d'ailleurs qu'on qualifie de "crise" un marasme de plus de cinquante années. Car par définition, et médicalement parlant, contrairement à une "maladie", une "crise" est toujours de courte durée. C'est pourquoi certains pensent qu'en fait de crise, on est en réalité à la charnière de deux mondes: Un monde ancien qui nous a forgé et qui s'écroule lentement, et un monde nouveau à inventer.
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