Les Canards

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Pas besoin de sous Pour être bien Pas besoin de vin Pour être saoul D.A  [+]

Image de Automne 2016
Danièle prit une grande inspiration et se lança.

— Voilà, dit-elle. Je te quitte, Henri.

Elle attendit une réaction, qui ne vint pas. Elle soupira.

— C'est exactement pour cela que je te quitte. Nous ne communiquons pas. Je voudrais que tu comprennes ce que je ressens, mais c'est impossible, on dirait.

Après un bref instant, ne recevant pas de réponse, elle reprit.

— Je vais te raconter une anecdote, Henri. Pour moi, elle est significative.
Tu m'as souvent fait des reproches, et parfois, j'admets qu'ils étaient justifiés. Mais as-tu seulement essayé de voir les choses de mon point de vue ? Ce petit fait m'a réellement marquée, mais je ne sais pas si toi, tu t'en souviens.
Un jour, tu m'as dit, au cours d'une banale conversation, que les canards du père Jean étaient de plus en plus nombreux dans leur mare. J'ai été étonnée. «  Quels canards ? », ai-je demandé. Tu m'as répondu : « Mais ceux qui sont au bord de sa mare, voyons ! ».
Je me souviens bien de cet endroit. La propriété du père Jean se trouvait sur la gauche de la route qui menait au village. Cette route plongeait à pic avant de remonter tout aussi brutalement. La fameuse mare se trouvait dans la montée, ou du moins dans le contrebas de celle-ci.
Je t'ai répété que je ne voyais pas de quels canards tu parlais. Alors tu as pris cet air que je t'ai vu si souvent, mi-reproche mi-moquerie, et tu m'as lancé que je n'étais VRAIMENT pas observatrice, pour quelqu'un qui passait tous les jours devant. Et tu as fait ce petit bruit de langue, aussi ténu que méprisant.
Je me suis tue, un peu chagrinée, et un peu inquiète aussi : c'est vrai que je n'étais pas très observatrice, tu avais raison. Pourtant, j'essayais de voir le monde avec autant d'acuité que toi, mais sans succès.
Le lendemain, nous devions nous rendre en ville en passant par cette fameuse route, et je ne sais plus pour quelle raison, nous sommes partis tous deux dans ton fourgon, ce qui était plutôt inhabituel. Au moment où nous longions la propriété du père Jean, j'ai tourné machinalement la tête. Et je les ai vus. La mare, et les canards. En contrebas, comme une évidence.
Et j'ai eu une illumination.
J'ai éclaté de rire, avec un soulagement qui m'a étonnée moi-même. Évidemment ! Évidemment que je ne pouvais pas les voir, depuis ma petite voiture, bien plus basse que ton véhicule ! Je l'ai vérifié dès le jour suivant : le rail de sécurité qui longeait la route me masquait toute cette partie du paysage !
Eh bien, voilà. Cette anecdote, c'est toute notre histoire. On n'a jamais vu la même chose, tous les deux. J'ai bien essayé de me mettre à ta place, à ta hauteur, pour les voir, ces fameux canards. Comme je mesure vingt centimètres de moins que toi, cette situation s'est souvent reproduite. Mais je savais, et je te le faisais remarquer, que nous ne voyions pas les choses de la même hauteur. Et je te demandais souvent d'essayer de les envisager de mon point de vue, mais tu ne l'as jamais fait. Tu as continué à me reprocher de n'être pas attentive, pas observatrice, et ci, et ça... mais en réalité, ce que tu me reprochais, c'était de n'être pas toujours du même avis que toi, de considérer parfois les choses sous un autre angle, d'avoir mon propre point de vue.

Henri se taisait toujours, renfrogné. Danièle reprit, doucement :
— Alors, au bout de toutes ces années, j'en ai assez. Si je ne les vois pas, tes canards, ce n'est pas de ma faute. Bien souvent, tu aurais pu me prendre dans tes bras et me soulever pour me les montrer. Tu aurais pu, aussi, plier un peu les genoux pour voir ce que je voyais, moi. Mais tu n'as jamais voulu faire cet effort. Et je suis lasse d'attendre. C'est pour cela que je te quitte, Henri. Je veux découvrir mes propres canards, toute seule. Pas ceux des autres.

Elle se tut enfin, et l'observa. Un léger frémissement parcourut la moustache d'Henri, et il se dandina d'une fesse sur l'autre. C'était le signe qu'il allait parler.

Un fol espoir parcourut Danièle, la faisant frémir des pieds à la tête : et s'il avait enfin compris ? Si tout à coup, il avait, à son tour, une révélation et décidait de changer du tout au tout ? Comme ils seraient heureux, alors ! Ils repartiraient du bon pied et tout serait à refaire, à redécouvrir, sans reproches ni frustration. Elle était prête à vivre cette aventure.

Il se racla la gorge. Elle se pencha vers lui, le cœur battant.

— C'était pas des canards.

Elle sursauta. Quoi ?

— C'était pas des canards, répéta-t-il un peu plus fort. C'étaient des oies.

Le silence retomba, tel un rideau de fer. Puis il fut brisé par un petit bruit de langue, aussi ténu que méprisant.

— T'es VRAIMENT pas observatrice, ma pauvre vieille !

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Elena Moretto · il y a
quelles têtes de canards ces deux-là, même les oies en rient..
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Patrick Barbier · il y a
Génial ! "Je veux découvrir mes propres canards, toute seule"
Rien que pour cette phrase, je suis content d'être passé par là ^^
Bravo Qualsevol

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Fred Panassac · il y a
Un léger espoir de dialogue puis la chute, impitoyable ! La grippe aviaire est passée par là, plus de canards, c'est ce qu'elle peut dire...
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Yves Le Gouelan · il y a
Et en plus la Danièle elle se retient de lui voler dans les plumes, c'est une fille bien.
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Arielle Maidon · il y a
Je pense qu'elle est un peu pétrifiée sur le coup, mais que la réaction risque d'être à retardement !
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Yves Le Gouelan · il y a
C'est pas une oie blanche la Danièle, elle fait bien de se séparer de ce canard boiteux. J'aime beaucoup "le silence qui retombe comme un rideau de fer".
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Arielle Maidon · il y a
Oui, le silence peut faire un bruit assourdissant ! Merci d'avoir relevé ce détail, j'ai aimé écrire cette phrase ...
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Aude Vincens · il y a
Aaah les détails du quotidien qui s'accumulent et sont si révélateurs d'un couple ! C'était peut-être pas une mare, mais un étang d'ailleurs !
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Arielle Maidon · il y a
Et comme dirait Cabrel, peut-être un cygne d'étang ?
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Claire Dévas · il y a
Mon vote sans savoir si c'est drôle ou triste à pleurer...
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/au-13-de-la-rue-maupassant

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Arielle Maidon · il y a
Un peu des deux, sans doute... Comme la vie!
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Nastasia B · il y a
Ma modeste contribution pour soutenir ce joli texte.
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Arielle Maidon · il y a
Modeste et géniale, comme disait un commentateur radio que j'aimais bien!
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Nastasia B · il y a
Ouais, il nous manque l'ami Mermet...
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Mary Benoist · il y a
Comme Danièle j'y ai cru pendant un petit moment mais la fin est venue ratiboiser mes espoirs ! Certains, y a vraiment rien à en tirer !
Et bien sûr bravo pour le style alerte et pour l'humour !

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Arielle Maidon · il y a
Désolée pour tes espoirs déçus, Plotine...;-) mais merci pour ce bravo qui me fait bien plaisir!
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Guy Bellinger · il y a
Aimer, c'est regarder ensemble dans la même direction, sous le même angle, ou sinon, en adoptant l'angle de vue de l'autre. Sinon, on finit par se séparer, qu'il soit question d'oies, de canards, de morale et de vision de la vie. Que tout cela est bien exprimé dans ce texte qui, à partir de détails très quotidiens s'envole vers des sphères bien plus hautes.
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Arielle Maidon · il y a
Merci, Guy, pour cette généreuse appréciation... On peut regarder sans doute de tous les côtés, mais sans oublier de partager avec l'autre ce qu'on a vu. Sinon c'est chacun pour soi et là, ça devient vraiment triste...

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