Les bulles de la mère Andrée

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J'aime jouer avec les mots et leurs sonorités, et m’essayer à différentes formes littéraires. Ma tendance à user de pirouettes en tous genres, jongleries sémantiques et contorsions lexicales  [+]

Image de Été 2018
À quatre-vingts balais et des brouettes, la mère Andrée a la tête sur les épaules, la main droite sur le cœur et la gauche vissée à sa coupe de champagne. Des bulles à midi, seize et vingt heures tapantes selon un rituel immuable depuis sa majorité. Dès la première gorgée, elle a su. Une évidence devenue credo : le champagne soutient, désinhibe, ouvre des perspectives, mais il possède surtout des vertus thérapeutiques, flanquant aux oubliettes la chimie en plaquettes. Tout est affaire de prévention et de régularité de la prise, clame-t-elle. Trois coupes par jour, toutes les quatre heures, suffisent à éloigner virus et bactéries malveillants. Pas question d'entretenir son corps en avalant le bitume baskets aux pieds, ou en laissant plumes et sous dans des clubs de sport aux larges miroirs qui renvoient des apparences trompeuses, elle se soigne par les bulles dans le reflet de sa coupe. Bien sûr, c'est pareil que l'hypnose, il faut adhérer. Andrée, elle y croit dur comme fer. Ou plutôt comme zinc, celui des comptoirs qu'elle a choyés toute sa vie en tant que propriétaire de bar ou cliente, tel l'orfèvre le diamant brut. Dédée ne tombe jamais malade, à croire que les microbes s'en méfient comme du plus redoutable des vaccins. Ses passages chez le médecin ne sont que formalité, une façon courtoise et malicieuse d'adouber sa méthode. Un pied de nez à la science, l'occasion de narguer deux fois par an le toubib qui a abandonné depuis belle lurette l'idée de la moindre prescription. Un jour, devant ses doutes envers les médicaments, il a proposé à Dédée un anti-sceptique. Ils en rigolent encore.
Aujourd'hui, elle a ses habitudes dans le bar de son quartier. Fabrice, le patron, débouche sa bouteille attitrée dès qu'il aperçoit la silhouette de la vieille dame à la porte de son établissement. C'est là, au comptoir, tout à la fois poumon et cœur du bistrot, campée sur un tabouret capitonné, que la mère Andrée exerce, consulte, autant praticienne que patiente, vérifiant la pression de la tireuse à bière, le pouls du lieu et la tension des bulles. 10.6, c'est affiché sur la bouteille que Fabrice brandit tous les matins pour la forme. Elle observe aussi. Quel meilleur reflet de la vie qu'un bar ? Pour elle, les gens se révèlent à leur façon de tenir leur verre. Deux catégories, les abîmés, écorchés, jouant avec leur godet comme pour mieux y plonger leurs tracas, et les autres, rayonnants, le verbe et le verre hauts, ils exploitent les vertus de l'alcool tel le plus efficace des remèdes. C'est aux premiers qu'elle file un coup de pouce, une flûte pleine à la main et le cœur sur l'autre. Elle travaille au corps, convainc, étrille les excès, modère, apaise et secoue, chuchote et sermonne. Armée de sa bienveillance légendaire, Dédée lisse les humeurs et polit les comptoirs tout en louant son rituel pétillant. Une VRP de la coupe de champagne, la meilleure ennemie des armoires à pharmacie.
Alors, quand la sentence tombe dans l'étroit cabinet du docteur Martin, elle pense d'abord à une blague. Sévère hypertension combinée à une pathologie imprononçable. Prise de médicaments non négociable. Avenir noir. Aussi sombre que l'éclat de sa boisson fétiche est lumineux. Impossible ! Le docteur se lance dans une tirade détaillée ponctuée de « Vous comprenez, Andrée ». Non, elle ne pige pas. Elle revoit la boîte à pilules de Bernadette, sa sœur, constellée de tâches colorées comme la palette d'un artiste peintre. Jaune le matin, blanche à midi, rose le soir. Dédée se moquait gentiment de son aînée, du rythme de la journée calqué sur ce petit plateau peinturluré. Le souvenir lui arrache un sourire. Imperturbable, le docteur poursuit son discours. Seules des bribes lui parviennent. Posologie, mélanges proscrits, génériques. En sortant, elle fonce au bistrot. Dix heures quarante-cinq, Fabrice n'ose pas l'apostropher. Le liquide froid et les bulles l'apaisent, elle ne s'est jamais sentie aussi vivante. L'idée lui vient en reposant la coupe.
Le lundi suivant, elle débarque chez le docteur Martin les bras encombrés.
— Vous m'avez bien parlé d'abandonner le champagne ?
— J'en ai bien peur.
— Pour le remplacer par ces foutus cachetons ?
— Oui, à midi et à vingt heures.
— J'ai mieux !
— Ah ?
Dédée soulève son colis, une caisse en bois usée par le temps, la pose sur le bureau, balaye la poussière d'un revers de main, fait glisser le couvercle. Le médecin ouvre grand les yeux.
— Le voilà, le Médoc !
— Andrée !
— Cuvée 1988. Des dizaines d'autres dorment à la cave !
— Vous n'êtes pas sérieuse !
— Vous plaisantez, je suis la prescription à la lettre. Un véritable génère hic !

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