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Les baskets rouges et blanches.

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ThaMills

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Elle s’empêtra un long moment dans les draps avant - enfin - de trouver l’interrupteur. 7h01, et cette journée l’agaçait déjà. Enfin « déjà »... Marinette avait passé une bonne partie du week-end à jouer le match de ce lundi funeste. Elle déambula vers la cuisine, mit accidentellement un coup de pied à son chat, raccrocha la poignée de la porte des toilettes - jura - et arriva enfin devant la cafetière. Un grand et bien fort, pensa-t-elle, en se frottant le coude endolori.
Elle actionna la machine et se posa sur son tabouret. Le minuteur la réveilla. Elle s’essuya une main à présent pleine de bave, sans classe, sur son T-shirt. L’odeur du liquide noir lui fit penser à l’haleine - et la couleur des dents - de M. DURAND, son premier client (un vrai pot à tabac qui lui parfumerait son bureau pour une bonne semaine), puis à celle de son responsable régional qui venait faire sa visite mensuelle du « vous êtes toujours mauvais ». Marinette trouva tout de même le peu de motivation nécessaire pour ouvrir les volets et remplir sa tasse à ras-bord. Les premières gorgées furent brûlantes (comme elle les aime), et humectèrent des yeux encore gonflés.
Elle retrouva sa vue quotidienne du toit d’en-face : velux, antenne, paraboles... mais animée ce matin par un drôle d’intrus. Marinette se frotta les yeux pour mieux observer cette paire de basket rouge à semelle blanche, attachée par les lacets, qui se balançait juste devant sa fenêtre sur la ligne électrique. Leur couleur vive de gaité semblait irréelle dans ce décor grisâtre et morose. Y vit-elle un paradoxe parallèle à sa vie ? Pas encore.
En se rapprochant du carreau, elle reconnut rapidement le modèle : Converse All-Star. Symbole d’une génération qui lui revint comme un boomerang : le lycée, Nirvana, les joints à la pause de dix, puis de seize heures ; partir avec un sac (avec pin’s Che Guevara) pour des weekends enivrés, faits de folie et de n’importe quoi. Soudainement mordus par ces souvenirs si lointains, elle prit conscience que cette paire de chaussure (qu’elle avait jadis chaussée jusqu’à usure) avait continué - sans elle - d’amener de nouvelles jeunesses vers l’ivresse de la vie (et à priori le lancer de basket nocturne...). J’en suis plutôt à la gueule de bois du lendemain... s’introspecta-t-elle, en voyant en ses baskets l’effet d’un bon Doliprane.
Alors que le soleil n’allait pas tarder à montrer ses premiers rayons au-dessus des tuiles, Marinette fila au salon en esquissant un sourire pour la première fois depuis... trop longtemps. Quelques tiroirs s’ouvrirent, se refermèrent - claquèrent, parfois - avant qu’elle ne retrouve son Reflex. Elle y ajouta l’objectif grand angle, réfléchit brièvement, le retira, et regagna la cuisine. Marinette revint cependant sur ces pas pour gagner l’enceinte hi-fi, le temps d’y insérer l’album Nevermind. Magnifique. Les premiers riffs énervés de Kurt la plongèrent dans une euphorie d’un autre temps, où seules ses envies la guidaient.
L’horizon lumineux se dessina tout juste quand Marinette glissa son œil à travers l’appareil, elle cadra, puis commença sans plus tarder son shooting. Une dizaine de clics résonnèrent sous le regard interloqué de son chat. Elle changea de fenêtre, pour mieux capter le rouge vif des Converses, quand soudain elle décolla son visage pour être sure de ce qu’elle voyait. Les baskets s’étaient mises à osciller, l’une après l’autre, comme chaussées par un spectre soucieux de reprendre un chemin. Oui, mais lequel ? Marinette en souffla d’étonnement, puis se remit à photographier afin d’en saisir le mouvement complet.
_ Voilà qui fera un triptyque merveilleux, Croquette !
Elle savait que ce nom n’était pas très original pour un félin, mais elle l’avait récupéré ainsi nommé, et comme beaucoup de choses dans sa vie depuis deux ans, Marinette n’avait pas pris le temps d’en changer. Cependant à cet instant tout était différent : ces All-Star semblaient l’inviter, à l’instar de leur propriétaire, à tout envoyer en l’air. Elle n’était pas sure de ce qu’elle ressentait au plus profond d’elle, mais l’image d’un feu d’artifice qui allumait son être lui vint. Oh la belle rouge, cria-t-elle !
Ce matin la ville l’appelait, son âme de photographe également, Marinette faisait défiler ses prises sur l’écran numérique avec un fier enthousiasme qui dissipait les derniers nuages sous son crâne. Elle jeta sa tasse aux trois quarts remplis dans l’évier et fila dans sa chambre. Le bazar qu’elle y trouva ne la dérangea pas (plus rien ne semblait la déranger à présent), et elle en sortit des vêtements plus ou moins propres, mais le nouveau dessein de sa journée n’avait pas de tenue exigée. Vous êtes toujours mauvais ! fit la voix de son patron dans sa tête, Va te faire foutre, lui répondit-elle ! Une pince vulgairement accrochée fit office de coiffure. Pas de brossage de dent, elle prendra un thé à Montmartre, avec du sucre, et un croissant. Cela faisait trop de temps qu’elle n’arrivait pas à finir son book sur le quartier des artistes, aujourd’hui, ça sera fait !
Marinette ouvrit son placard pour tomber sur une montagne de chaussures déprimante : talons, ballerines. Elle choisit le balai. Juchée sur son tabouret, en équilibre entre l’intérieur et l’extérieur, elle attrapa les All-Star en occultant les quatre ou cinq étages qui la séparaient du sol. Pointure 38, un peu grande. Tampis !
_ Adieu à ton nom pourri aussi, d’ailleurs tu t’appelleras Converse dorénavant. Ça claque non ?
Le chat se lécha les babines dans une incompréhension totale alors que Marinette, en route vers sa vie, claquait la porte d’entrée.

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Sylvie Franceus · il y a
Y'a pas que la porte qui claque : le texte aussi ! Bravo !
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ThaMills · il y a
Votre commentaire claque aussi ! Merci.
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Alec Mojerev · il y a
Bravo Thamills pour le récit de cette Marinette, réveillé de son quotidien par ses rêves d'enfant.
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ThaMills · il y a
Merci beaucoup.
Le thème était vraiment cool.
A bientôt.

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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour ce récit original, bien conçu et amusant ! Mes votes ! Une invitation à venir suivre ma merveilleuse “Mémé à moto” qui brûle le pavé pour atteindre le Prix Faites sourire 2017. Merci d’avance !
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ThaMills · il y a
Invitation tenue !
Merci pour votre vote, et j'espère pour vous que mémé ne lâche pas son accélérateur !
A bientôt.

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Keith Simmonds · il y a
Elle est très volontaire, cette mémé, elle ne risqué pas de lâcher l'accélérateur ! Merci beaucoup, ThaMills !
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ThaMills · il y a
Effectivement... Mémé n'a pas lâché !
Félicitations.

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Keith Simmonds · il y a
Merci beaucoup, ThaMills !
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Zouzou · il y a
le retour à ses 'premiers amours' ! mes votes je vous invite dans mon Taj Mahal et http://short-edition.com/oeuvre/poetik/la-mante-orchidee
et si vous voulez sourire : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/l-ete-au-bureau

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ThaMills · il y a
Merci pour votre vote, "mon premier" !
Je n'ai pas manqué d'aller visiter (et voter pour) vos œuvres de haijins.
A bientôt.

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Zouzou · il y a
merci , à bientôt , Tha !
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