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Les aventures plus ou moins navales de Sam et Nicolas

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Olivier Darcourt

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Pourquoi on a aimé ?

Une bataille navale d'écoliers, non dénuée d'humour ou de sentiments… Le ton old school de cette histoire nous a beaucoup séduits ! Et la chute,...

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Quinze francs. C’était la somme mirobolante que Samuel, dix ans, avait déboursé pour voguer une heure durant sur les eaux bleutées du lac d’Annecy, à bord d’un pédalo flambant neuf. Le gamin avait dû vider sa tirelire pour assouvir son envie de prendre le large, tirelire qui contenait alors un trésor de 18 balles amassé au fil des mois. Le butin était composé de récompenses pour quelques notes correctes décrochées par le petit, ou encore de « monnaie pas entièrement rendue » lorsque ses parents l’envoyaient au tabac leur chercher des Gitanes.

En ce bel été 1982, Samuel avait donc décidé, pour fêter les beaux jours, d’inviter son copain Nicolas pour une exploration du grand large de la baie d’Annecy. Les gosses avaient tout prévu pour s’amuser comme des fous : des gourdes de grenadine soigneusement laissées au congel’ depuis la veille, des roudoudous, des bâtons de réglisse et des ballons de baudruche qu’ils gonfleraient une fois loin du rivage, pour les laisser danser dans les vagues. Les deux compères ne prirent pas la peine de se munir d’écran total car en 1982, les coups de soleil n’existaient pas encore : les livres d’histoire n’en parlent pas mais ils ne furent inventés qu’en 1984 par Gérard Craimsolair pour d’évidentes raisons commerciales.

Samuel et Nicolas pédalèrent vigoureusement vers la liberté, laissant dans leur sillage parents, professeurs, piaules à ranger et livres de géométrie.
- Cap sur le milieu du lac, là où nul élève de l’école primaire Guy Béart n’est jamais allé ! clama Samuel.
- Voui qu’on est cap d’y aller, sans brassards ni bouée ! affirma fièrement Nicolas.
Le duo fut pour le moins surpris, en s’approchant du milieu du lac, d’apercevoir un autre galion à pédales dans le prolongement de leur proue.
- Capitaine Sam, on dirait qu’y a un aut’ navire qui nous a piqué not’ idée ! déclara Nicolas en pointant du bras l’esquif nuisible.
- Approchons-nous pour voir qui c’est, moussaillon Nico. Cap à bâbord !
- C’est où bâbord, capitaine Sam ?
- On a qu’à dire qu’on dirait que bâbord c’est à droite, d’acc’ ?
L’embarcation de Samuel et Nicolas s’avança lentement vers l’objectif, et les deux loups de lac découvrir avec effroi l’identité des passagers de la barge importune.
Installés sur les pédaliers de celle-ci se trouvaient Romain et Fabrice, les principaux rivaux de Sam et Nico dans la cour de récré de l’école Béart. Romain et Fabrice étaient ce qu’on appelle communément deux grosses patates pourries, deux authentiques petites frappes ! Il manquait à Romain une incisive récemment tombée (Il n’hésitait d’ailleurs jamais à faire des croches-pattes aux enfants qui se moquaient de la chute de ses dents de lait) et Fabrice avait les bras couverts de décalcomanies, détails qui apportaient une certaine férocité à l’apparence des lascars.
Mais pire que tout : Fabrice et Romain, allez savoir par quel miracle, avaient réussi à obtenir le modèle le plus recherché de pédalo lacustre, celui avec un toboggan sur l’arrière ! Encore pire que tout : Fabrice et Romain ne se servaient même pas dudit toboggan pour faire de supers plongeons là où on n’a pas pied, ils s’en servaient uniquement pour craner !
Et pire que le pire du pire de tout : au sommet du toboggan était assise la lascive Mélanie Blanchard, qui osait déjà porter des maillots deux pièces à douze ans ! Mélanie était la nana la plus en vue de l’école, pas forcément parce qu’elle était la plus jolie mais avant tout parce que ses glandes mammaires étaient les plus développées.
Romain et son pote traitèrent Sam et Nico de minus en se moquant ouvertement de l’absence de toboggan sur leur coquille de noix, Sam et Nico, de leur côté, furent notoirement hypnotisés par Mélanie Blanchard dont on devinait franchement les nénés.
C’est ainsi que les hormones en ébullition des deux mômes prirent les commandes :
- Nico, mon pote, on va se venger de toutes les grimaces et de tous les sales coups de Romain et Fabrice ! On va leur pirater leur toboggan, on va les abordager et leur piquer leur pédalo !!
- Ouais ! Et on leur pique aussi la fille qui a des nichons !!
- Tu m’étonnes !! Viens, on va gonfler des ballons à l’eau pour les bombarder, ces cons-là !

Les souvenirs de brimades signées Romain et Fabrice, de vols de pains au choc’, de balles de volley dans la gueule et d’hypocrites « C’est pô moi, m’dame » pour tromper la maîtresse remontèrent à l’esprit de Samuel, et une furieuse soif de vaincre s’empara de lui. Le pédalo sans toboggan vint se placer sur le flan de celui des fâcheux, et ceux-ci se livrèrent aux doigts d’honneur de trop ! Une volée de ballons pleins de flotte s’abattit sur les deux loustics, qui n’eurent d’autre choix que d’enfiler leurs bouées pour se jeter à l’eau dans le but d’échapper à la colère de leurs assaillants.
C’est avec une fierté exacerbée que Samuel et Nicolas s’approprièrent le pédalo de leurs adversaires déchus et humiliés, leur abandonnant au passage le tout pas beau sans toboggan.
Mélanie Blanchard, elle, avait observé la bataille depuis le haut de sa rampe, et elle n’était pas restée insensible au panache dont avaient fait preuve Nicolas et Samuel. Ce dernier gravit les cinq marches de plastique qui menaient à la demoiselle, bomba le torse, et annonça gaiement :
- Je suis Sam le pirate, et où tu voudras aller, belle dame, je t’emmènera ! Un roudoudou ?
Certes, le sobriquet « Sam le pirate » était déjà pris, mais à dix ans, on a tendance à se foutre des Copyrights.

L’école primaire Guy Béart ferma ses portes au début des années 90, et ses équipements furent dispersés un peu partout sur le département. Ainsi, dans un poussiéreux débarra du collège Yves Duteil de Montigny-sur-Glaire, on peut aujourd’hui encore trouver un vieux pupitre de bois sur lequel est gravé un naïf dessin de bateau, gravure rehaussée d’une phrase énigmatique mais néanmoins pleine de sincérité : « Un jour, le beau Sam le pirate m’a emmenée jusqu’au bout du lac ».

PRIX

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Janis Adoro · il y a
Un petit goût de mistral gagnant...
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Hervé Mazoyer · il y a
Mes voix à nouveau
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Claire Bouchet · il y a
Mes cinq voix pour un texte qui m'a bien fait sourire !
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Yoann Bruyères · il y a
Très bon texte, le ton, l'ambiance, le rythme, on est pris dedans jusqu'au bout et avec un sourire qui persiste. Bravo !
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Ginette Vijaya · il y a
je renouvelle mes votes et vous souhaite bonne chance .
je participe au grand prix automne avec deux textes : " le livre relié " et " quand le temps s 'arrête" . Merci beaucoup de m'encourager .

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Camille Dubois · il y a
Une belle histoire qui sent la nostalgie! Je vote!
Je suis en finale du concours Harry potter, n'hésitez pas à passer https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/nos-chemins-vont-se-recroiser-a-nouveau-norbert-dragonneau

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Alizée Le Pocher · il y a
Une histoire pour enfants comme on les aime !

Je participe à la finale du concours Fanart Harry Potter, si ça t'intéresse de jeter un œil ;)
https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/cetait-un-poil-de-chat-7

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Virgo34 · il y a
Je vous renouvelle mon soutien. Bonne chance.
Je suis aussi en finale du prix "faites sourire" avec un conte de fée "marin" que je vous invite à aller lire. Merci.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/a-labordage-2

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Jean Calbrix · il y a
Ca c'est une véritable histoire de pirate ! La preuve, elle a laissée des traces pour la postérité. Bravo, Olivier, pour ce TTC plein de bons mots (en 82 on n'avait pas encore inventé les coups de soleil !). Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à une petite balade dans les dunes ; https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes

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Odile Duchamp Labbé · il y a
Très jolie histoire. Toutes mes voix
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Odile Duchamp Labbé · il y a
Bonjour Olivier, Si vous avez un petit moment, dans le cadre du prix quiqui, j'ai commis une petite fable rurale : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/tu-las-vue-ma-ferguson
Bonne lecture

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