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Le jeune paysan quitta des yeux le labour qu’il finissait de creuser dans la terre grasse et lourde. Appuyé sur sa bêche, il essuya son visage en sueur et étira son corps éreinté. Son regard fixait au loin la chaîne de montagnes avec ses sommets très hauts, presque aiguisés.
— Comment c’est la vie derrière la montagne ? défia-t-il sa mère, un soir qu’il venait de rentrer.
— Personne ne sait. Ceux qui sont partis ne sont jamais revenus, avait-elle marmonné, la tête baissée.
— Certainement que le quotidien est plus facile là-bas. Alors tu sais quoi ? Eh bien moi, je ne vais pas rester ici à user mon dos et mes mains pour manger chaque jour.
Le lendemain, un sac sur l’épaule, il prit un morceau de pain et claironna : 
— Je reviendrai bientôt te raconter ma nouvelle vie. 
Ses bras dessinaient déjà un « V » au-dessus de sa tête, en guise de geste d’au revoir.
Il entama l’ascension d’un sentier escarpé. Peu à peu, le tracé disparut du paysage devenu totalement minéral. Bizarrement, la température s’adoucissait. Arrivé au sommet, un vent chaud accompagné d’un relent de pourriture l’assaillit. De l’autre côté de la montagne, le sol était gris, légèrement rosé par endroits. Pas d’herbe, pas d’arbre. Alors qu’il descendait, il fut soulevé, happé, tourneboulé et projeté jusqu’à une grotte. Un chien vint vers lui en trottinant.
— Bonjour, tu dois te demander où tu es, dit l’animal.
— J’ai voulu tenter ma chance de l’autre côté de la montagne. J’en avais assez de travailler dans les champs. Mais dis-moi, où sommes-nous ? 
— La chaîne de montagnes que tu as escaladée n’est autre que la mâchoire d’un gigantesque monstre. Il attrape tous les intrépides et n’en fait qu’une bouchée. Ici, sur la langue, on va se faire avaler. Mettons-nous de côté.
À peine s’étaient-ils écartés qu’ils entendirent un grognement effroyable. Un ours tout juste tombé dans la gueule du géant, glissait déjà sur les papilles luisantes et disparaissait dans la gorge, large et profonde comme un gouffre.
Le garçon pleurait beaucoup. Comment avait-il pu croire que la vie ailleurs serait meilleure ? Les deux compagnons séjournaient assis dans la joue sombre et étroite du colosse. Ils ne bougeaient que pour se nourrir : saisir les fruits portés par le vent et attraper les lapins qu’ils se partageaient. Parfois, le monstre grognait. 
— Dans mon village, on nommait ce bruit tonnerre, sans savoir ce que c’était, chuchota le jeune homme.
La vigilance était de tous les instants : se tenir éloigné de la gorge, ce trou noir, puant et mortel. Rester constamment sur le qui-vive, la peur et la faim au ventre. Se faire tout petit, transparent, encore plus que dans la vie d’avant.
Leur refuge ne leur apportait aucun repos. Les victimes arrivaient en continu comme des boulets de canon. Les bêtes englouties hurlaient, les hommes gesticulaient et tentaient en vain de s’agripper. Les regards étaient insoutenables. On y lisait autant de terreur que de douleur. L’obscurité, l’angoisse et la fatigue rendaient fous les deux survivants. Leurs vies n’étaient plus que violence et cauchemars. Très vite, le garçon décida de s’échapper.
— Mon malheur est encore plus grand, là où je pensais trouver la douceur de vivre. Il nous faut trouver une autre existence. Il n’y a rien d’autre que la mort dans cette gueule. Il faut partir.
— Mais pour aller où ? dit le chien.
— On avisera dehors. Tu entends ce léger ronflement ? On dirait qu’il s’est assoupi. Allez viens. Tu m’as porté secours. À mon tour.
Au prix d’efforts constants et douloureux, ils purent s’extraire de cette caverne, reprirent un chemin de montagne à pas de loup afin de ne pas attirer l’attention de la bête. Ils rejoignirent enfin, à grand peine, la plaine verdoyante, puis une ville, puis une autre.
Seules la misère, l’infortune et l’errance les accompagnèrent jusqu’à leur dernier jour. Vous les avez croisés une fois, sans même les voir. Ils étaient assis devant votre boulangerie.

PRIX

Image de Hiver 2019
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Samia.mbodong · il y a
Quelle histoire étonnante, originale de penser que les montagnes serait la mâchoire du géant
On pense toujours que c’est mieux ailleurs, plus simple.
Aie aie.
Vous faites une belle démonstration du contraire.
Et oui vous nous donnez une deuxième leçon sur les hommes d’infortune qui sont assis devant les boulangeries…
C’est très poétique et très moralisateur
Bravo et merci j’ai aimé.
Samia

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Florence · il y a
Merci Samia. Tâchons de ne pas sous-estimer ce qui nous entoure. A bientôt
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Marie-Françoise · il y a
Bravo Chute surprenante, sachons apprécier ce que ns avons. Mes voix. Je vs invite à lire La danse des sept voiles en lice merci
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Florence · il y a
Merci à vous. J'y vais de ce pas.
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Florence · il y a
Merci beaucoup. A bientôt de vous lire.
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Lélie de Lancey · il y a
j'ai aimé l'histoire fluide et bien écrite et j'ai aimé la chute qui nous ramène directement dans leur histoire,
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Bertrand · il y a
Une fin surprenante
qui connecte ce conte
à une réalité toujours d'actualité
hélas ^^+5

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Florence · il y a
merci d'être venu lire mon court texte. A très bientôt.
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Jipe · il y a
Heureusement que le désir d'une vie meilleure ne se solde pas toujours par l'échec, mais j'aime le choix et la forme choisie pour le raconter.
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Florence · il y a
merci beaucoup. A bientôt.
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Pierre Leseigneur · il y a
uelle joli bien que triste conte... Toujours chercher mieux ailleurs... Peut-être faut-il chercher le meilleur de ce que l'on a, ou du moins ne pas le perdre...
L'écriture est simple et fluide, mettant bien en valeur le message porté par l'histoire.
La chute est une belle trouvaille.
Bravo

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Florence · il y a
merci beaucoup. une belle dose de sagesse pour un dimanche ensoleillé
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Chantal Noel · il y a
L'herbe est-elle toujours plus verte ailleurs ? J'aime beaucoup la chute.
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Florence · il y a
Merci beaucoup. A force d'aller voir ailleurs, on finira par comprendre.
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Chantal Noel · il y a
Ou pas ...
Viendrez-vous faire un tour dans mon univers : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/voyage-interieur-2
Je vous invite avec plaisir.

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Ginette Vijaya · il y a
Se contenter de sa vie , c'est déjà beaucoup : ailleurs qu'y-a-t-il ?
Une allégorie très originale avec une note de surnaturel .

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Chateaubriante · il y a
à rechercher meilleur, ailleurs, on trouve parfois pire
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Florence · il y a
Merci. Apprécions ce qui est autour de nous.
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Joëlle Brethes · il y a
Quand on a la chance d'avoir quelque chose (même modeste) autour de nous ! ;) ;) ;)
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