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Les arbres coupés

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Deux décennies ont suffi pour que les arbres deviennent maîtres au jardin. Tout petits, leur discrétion ne laissait pas augurer un tel déploiement, bien qu’il fût inéluctable.

Le pré qui nous appartient tout à coup semble grand et nu comme un jeune géant privé de ses habits. Alors, on arbore, accordant aux pousses frêles des soins minutieux, quotidiens.
On veille sur la croissance de l’arbrisseau avec un attendrissement de mère, épiant toute adventice qui menacerait de l’étouffer, du moins le croit-on, l’abreuvant aux aurores et brassant avec délicatesse la terre qui enserre son tronc tout neuf.

Ces soins, et bien plus encore ceux de la tranquille nature, portent leurs fruits. L’arbrisseau s’élance sans qu’on s’en aperçoive vraiment ; voilà qu’il nous dépasse et part à l’assaut du ciel, étirant sur nos têtes l’ombre de son toit frémissant de verdure. Un jour, l’ombre envahit la maison et cela prend le pas sur la bienfaisante fraîcheur que l’arbre épand sur le pré ensoleillé.

Pour cette raison, ou quelques autres, on envisage alors de le couper ; mais la décision est longue à mûrir. Le tronc rugueux sous la main, le bruissement des feuilles, le chant des oiseaux font reculer l’échéance.
C’est ainsi qu’ont été accordées au moins dix années supplémentaires au cerisier « sans cerises » mais si flamboyant en automne qu’il en était aveuglant.
Dix années au moins aussi au tilleul, généreux en fleurs parfumées, et tout autant au bouleau dont le tronc creux et les branches difformes s’estompent au printemps sous une abondante parure où frémissent des vagues de petites feuilles aériennes.

Enfin le dernier jour de l’arbre se lève. Le couperet tombe, l’arbre aussi. Dans le pré il s’abat, énorme, on peut faire une première et dernière promenade au milieu de ses branches, tombées au sol comme un orage. En quelques jours il sera dépecé, débité, rangé, en attendant sa danse rougeoyante dans la cheminée, bienfaisant tout autant par sa chaleur demain que naguère par la fraîcheur de ses ombrages.
Mais Ô surprise ! Contre toute attente, le jardin n’est pas amputé pour autant. Dans l’herbe affleure une large souche, sur laquelle on marche ; on dit : « le tilleul était là », mais sans vraie nostalgie. Il suffit qu’il ait été là, qu’il n’y soit plus. Le pré continue son petit bonhomme de chemin, et nous aussi. Et puis, sur la souche, petit îlot plat dans le désordre de l’herbe, les enfants bientôt installent leurs jeux.

Cependant le gros cèdre est aujourd’hui menacé : trop près de la maison, il produit sans retenue des pluies de pollen au printemps, d’aiguilles châtaines en été, couvre le pré d’innombrables petits cônes bruns. Il me nargue gentiment, me provoque, y met de la malice, fort de l’amour que je lui porte et qu’il connaît sans doute. La fenêtre de l’étage est un vitrail où s’articulent dans le soleil de mouvants éclats verts, or et bruns. Dans ce vitrail vivant, des auréoles changeantes scintillent au gré du vent. Tous les saints de la nature s’y bousculent doucement.

Ô mon cèdre, sois prudent je t’en prie, n’entre pas dans la maison par la fenêtre !
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RAC · il y a
Bien écrit et ça sent la sève !
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