Les trois couronnes d'un roi

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Roland est mort hier, et même si nous n’étions pas à proprement parler amis, ça m’affecte beaucoup plus que je ne l’aurais cru. Je m’en suis ouvert au téléphone ce matin encore avec Adriane, ma compagne. Je lui ai parlé de mon mal-être et de mon mauvais pressentiment. Pour la toute première fois depuis mes débuts, je n’ai pas envie d’exercer mon métier. Le professeur à la tête de l’équipe médicale m’a dit que je ferais mieux d’aller à la pêche, que je n’avais plus rien à prouver. Malheureusement, trop d’enjeux financiers m’en empêchent, même si je pense que ce serait la plus sage des décisions.

Il fait doux en ce dimanche premier mai, un temps idéal pour se promener dans cette belle région qu’est l’Emilie-Romagne. Quel contraste avec la météo grise et maussade de Kobe, au Japon, où j’étais encore il y a trois semaines ! Je me fais la promesse qu’une fois tout ça terminé, j’irai avec Adriane sur la côte, à Riccione, la « perle verte de l’Adriatique ». J’ai l’intention de prendre dorénavant plus de temps pour moi... pour nous !

Je regarde à mes côtés tous ces gens qui s’agitent. Contre ma cuisse, je sens le drapeau autrichien que j’ai plié soigneusement, celui du pays de Roland. Avec un peu de chance, je pourrais le déployer une fois tout terminé, pour lui rendre un dernier hommage.

S’il n’y avait ce vacarme ahurissant, je pourrais presque entendre les eaux du Santerno qui passe un peu plus loin, cette rivière qui arrive en droite ligne de la crête des Apennins et qui va se jeter dans le Reno. J’aime ces rivages ombragés et ces eaux vives, même si elle empêche par sa proximité de modifier le Tamburello. Lui, je ne l’aime pas. Il est beaucoup trop rapide, trop fou... trop dangereux. Encore plus depuis le changement de réglementation stupide de cette année.

Il faut que je me concentre, que je m’isole. L’homme le plus menaçant pour moi se trouve un peu en retrait, presque dans un angle mort. C’est lui que je dois surveiller. À vingt-cinq ans, cet Allemand est tout ce que j’étais à son âge, il y a déjà près de dix ans ; rapide, agressif, audacieux... et impatient ! Dans son corps et dans son cœur, passe la même intensité qui a fait de moi ce que je suis aujourd’hui. Isolé dans ma bulle, je sais qu’il m’observe, je suis son point de mire. Son regard me transperce le dos et frôle ma nuque.

Je lève un peu les mains devant moi, je me rends compte qu’elles tremblent, très légèrement. Une sensation nouvelle pour moi. J'ai très chaud aussi. C’est vrai que les conditions doivent paraître idéales vu de l’extérieur. Tous ces consultants qui donnent leurs analyses aux micros tendus, et qui pourtant n’ont jamais exercé et ne sauront jamais combien la mort est omniprésente dans ce métier. Il n’y a guère qu’Alain, le petit Français, qui le sait. Mon meilleur ennemi, celui contre lequel j’ai gagné mes plus beaux duels. Il me manque tellement...

Je ferme les yeux pour mieux visualiser tous les pièges qui m’attendent. Mais pour la première fois, je me revois, enfant, dans la belle maison blanche familiale de la banlieue de São Paulo. J’ai eu une jeunesse aisée et plus douce que celle des gamins de Rocinha, Almão ou Da Maré, les plus grandes favelas du pays, sans être pour cela celle d’un gosse de riche. Je revois mon père, intransigeant. J’ai brûlé les étapes à une allure folle, comme ma vie.

Je lève les yeux vers le ciel, ma visière teinte le bleu azur en un jaune mordoré. Je me demande si celui qui veille sur moi depuis tout ce temps sera encore là aujourd’hui. Il le faut, j’ai besoin de lui. Une fois de plus.

Je ferme les yeux de nouveau. Et je les vois défiler. Ils sont tous là... Tamburello, Tosa, Piratella, Rivazza... Mes doigts simulent les appuis sur les palettes. Je suis dans ma course. 4,33 km que je connais par cœur.

D’un seul coup, le silence se fait. Je n’entends même plus les moteurs qui vrombissent. Je suis de nouveau solitaire au milieu de cette meute rugissante. J’ouvre à nouveau les yeux. Je sens mon cœur pulser à mes oreilles, mon regard est rivé sur ces ronds qui s’animent l’un après l’autre d’une couleur rouge. Seul le dernier sera vert. Mon pouls s’accélère, dans l’attente de l’impulsion. Je crois que je n’ai jamais aussi bien perçu les tribunes pleines, l’odeur d’essence. Un rayon de soleil vient frapper mon cockpit. C’est le signe que j’attendais !

« Madame, monsieur, bonsoir. Le pilote brésilien Ayrton Senna est mort cet après-midi premier mai 1994, à l’hôpital de Bologne, en Italie, après un terrible accident au cours du Grand Prix de Saint-Marin.
Sur le circuit d’Imola, sa voiture a percuté à près de 260 km/h le muret de protection situé dans l'impressionnant virage de Tamburello, celui-là même qui avait déjà coûté la vie à l'Autrichien Roland Ratzenberger hier au cours des essais.
Nous entendrons Alain Prost, notre envoyé spécial, qui connaissait bien le triple champion du monde brésilien... » 

« Être le second est être le premier de ceux qui perdent. »
Ayrton Senna.

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Nancy Boutard · il y a
Joli texte
Avec assezdzmotion tout en restant dans le respect
Bravo tu mérite ta place 😁

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Utilisateur désactivé · il y a
Une très belle production ! Un hommage bien mené ! Félicitation pour cette recommandation bien mérité ! J'adore ! Bravoo
Si l'envie vous prend je vous invite à découvrir mon oeuvre en compétition, catégorie des nouvelles, "Jeunes écritures".
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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Michel FLORANE · il y a
Bravo pour cette oeuvre. Plein de voeux de succés pour votre premier roman
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Odile Lavandier · il y a
Very good luck mon Kiwi Ken. I cross my fingers for you :)
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Granydu57 · il y a
Spécial à lire, assurément un écrit qui sort de l'ordinaire et qui mérite un prix. Bel hommage aux grands des courses infernales. Mes 5 voix et plus . . .
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Téa Citron · il y a
Je renouvelle mon vote. Bonne chance pour la finale.
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Lydie Thiry · il y a
Bonne chance
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Gérard Nys · il y a
J'ai grandement apprécié ce récit.
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Aurélien Azam · il y a
Mon soutien renouvelé pour ce bel hommage :)
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michel jarrié · il y a
Beau récit en hommage à un grand.
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Christian Guillerme · il y a
Merci Jarrié !

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