Léonardus

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D’abord, c’était un petit mort de rien du tout. Ensuite, le canif...il était minuscule. Tout juste bon à tailler des crayons. Et le mobile ? Quasiment inexistant...

Non, il n’était pas un criminel. Ce n’était pas vraiment un crime. Juste un de ces petits meurtres insignifiants tels qu’il s’en commet à la pelle, chaque jour, et qui passent inaperçus.

Léonardus observait les yeux du mort.

Léonardus... Quel drôle de prénom !

Pourquoi les parents choisissent-ils toujours des prénoms ridicules pour les enfants qu’ils n’ont pas désirés. Peut-être pour les punir d’être quand même venus au monde, peut-être pour se punir eux même de leur manque de tendresse à leur égard, à moins que ce ne soit le prénom lui-même qui devienne ridicule parce que porté par un être coupable de ne pas être aimé.

Léonardus chassa cette idée, ce n’était vraiment pas le moment de penser à de pareilles choses.

Léonardus, donc, observait les yeux de sa victime.

C’était de petits yeux ronds et glauques, restés ouverts béatement, tout étonnés de devoir mourir. Le manque de sourcils donnait un air hébété à la face, un air qui ne devait rien à l’état de morbidité de la victime. Le nez était comme un accent circonflexe, posé de travers, sur une bouche lippue, dotée de surcroît d’un bec de lièvre mal opéré. Les dents, jaunes, plantées de travers, s’évertuaient à dépasser des lèvres entrouvertes. Le menton, en galoche, s’alourdissait de quatre rangées de bourrelets grassouillets.
Léonardus trouvait que le petit mort était vraiment très très laid, toutefois un peu moins qu’avant, du temps où il n’était pas en train de mourir.

Léonardus avait prémédité son acte.

Soudain, il se demanda depuis quand il avait eu cette idée... C’était il y a très longtemps... deux ans, oui c’était cela, deux ans. Il y avait deux ans que Léonardus préméditait cet acte.
Cela était né dans son esprit la nuit de la fameuse dispute. Une querelle horrible entre ses parents. Il avait entendu son nom stipendié, sa personne prise à partie, son être mis à mal. Que n’était-il, au moins, comme son petit frère Marius, certes très laid également, mais pas aussi difforme. Léonardus, n’avait rien osé dire, n’avait pas osé bouger, paralysé de peur et de honte, il s’était fait tout petit. Marius tremblait à côté de lui. Puis, Léonardus avait voulu fuir, aveuglé par un rideau de larmes qu’il essayait de retenir et cela avait été le drame. La première marche de l’escalier, puis la deuxième, puis jusqu’en bas et enfin le trou noir.

Il s’était réveillé bien plus tard, ankylosé, ne pouvant plus bouger les jambes, avec, lorsqu’il essayait de respirer profondément, comme une odeur de sang provenant de sa bouche et sans doute de ses entrailles malmenées par la chute.
Depuis, il était condamné à la chaise roulante. Il rêvait, il inventait son acte, en réécrivait le scénario, se le décrivait, se le racontait, l’autopsiait et s’en délectait. Il en était sûr, un jour il accomplirait ce geste. Il se vengerait.

Ce serait un jour où il ferait beau. Il ouvrirait grand la fenêtre pour que le soleil pénètre dans la pièce. C’était sans doute plus beau, un mort ensoleillé, et puis, la lumière ferait étinceler la lame du petit canif, qui serait ainsi sanctifié et plus apte à aller jusqu’au bout de l’action. Il faudrait que cela se passe en fin d’après-midi, afin que le petit mort puisse encore jouir de toute une journée avant de s’évanouir dans la nuit. Un dimanche, afin que la victime soit habillée de ses plus beaux atours. Ce serait magnifique !

Léonardus avait longtemps rêvé de réaliser son projet. Il attendait patiemment que toutes les conditions soient réunies conformément à ses désirs, pour mettre son plan à exécution.
Et deux ans s’étaient écoulés.
Et ce dimanche-là, il faisait beau.
Et ce jour-là, la dispute faisait rage, dans la pièce à côté.
Alors Léonardus sut que le moment était venu.
Il avait ouvert grand la fenêtre.
Le soleil illuminait la pièce.
Le petit canif étincelait.
La victime était vêtue de ses habits du dimanche.
Léonardus n’avait pas eu un seul moment d’hésitation, ni de crainte, ni de regret. Sa main était précise, incisive.
Le petit mort n’avait eu aucun geste de recul, aucun mouvement d’effroi.

Léonardus n’éprouvait aucun remords.
Le petit mort semblait n’éprouver aucun regret.

Léonardus scrutait le petit mort, cherchant un signe quelconque. Mais tout était si figé, ni approbation, ni désapprobation. C’était un geste tout simple à faire... une fatalité... une nécessité... presque une obligation
Léonardus donnait la mort avec une facilité déconcertante.
Le petit mort rendait sa vie sans presque s’en apercevoir.

Léonardus se dévisagea dans la glace. Il s’observait. C’est vrai qu’il avait une tête de gnome, une sale bobine. Il avait toujours eu cette tête-là, même avant l’accident, même lorsqu’il n’était encore qu’un tout petit bébé.
Léonardus baissa les yeux, son visage lui faisait horreur. Une larme coula le long de sa joue, une larme qui venait tout gâcher. Il releva la tête et se regarda de nouveau dans la glace. Décidément, il fallait toujours que ses pensées s’égarent et le détournent de ses objectifs.
De rage, il enfonça encore plus fort, le petit canif, dans le cœur du petit mort.
Le petit mort eut comme un rictus.
Léonardus appuya plus fort encore.
Quelques gouttes de sang se mirent à perler et glissèrent lentement, doucement, délicatement sur le manche du petit canif pour venir se figer sur la main de Léonardus.
Le petit mort ferma doucement les paupières. Il aurait sans doute bien aimé faire un dernier clin d’œil à la vie, mais il n’en avait plus la force.
Léonardus avait accompli son geste, sa victime était morte.

Mais ce n’était pas vraiment un crime, juste un de ses petits meurtres insignifiants comme il s’en commet à la pelle chaque jour et qui passent inaperçus.
D’abord, c’était un petit mort de rien du tout.
Ensuite, le canif... il était minuscule ! tout juste bon à tailler des crayons.
Non Léonardus n’était pas un criminel.
Non, ce n’était pas vraiment un crime.

Léonardus, venait d’avoir 10 ans.
Tandis que ses parents se battaient, une fois de plus, à son propos, dans la pièce à côté, Léonardus venait de s’enfoncer son petit canif dans le cœur.

Le bruit de la dispute couvrit le silence assourdissant de la mort de Léonardus.
Les parents ne se rendirent compte de rien. S’étaient-ils seulement rendu compte qu’il était une fois un petit garçon nommé Léonardus, qui avait failli vivre.

C’était un petit mort de rien du tout. Ce n’était pas vraiment un crime. Juste un de ces petits meurtres insignifiants tels qu’il s’en commet à la pelle, chaque jour, et qui passent inaperçus.

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Un petit mot pour l'auteur ? 78 commentaires

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Keith Simmonds · il y a
Une superbe œuvre bien écrite qui révèle beaucoup de talent, Françoise ! Un grand bravo !
Grâce à vos voix, “Sombraville” est en Finale ! Je vous invite à confirmer votre soutien si
vous l’aimez toujours ! Merci d’avance ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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Virgo34 · il y a
Mieux vaut tard que jamais... Je découvre votre texte qui donne à réfléchir...
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Françoise Mausoléo · il y a
merci
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Dranem · il y a
Je découvre peut être un peu tardivement ce texte . Il s'en dégage une certaine poésie... combien de petits vivants et morts de rien du tout qu'on ne voit jamais ?
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Françoise Mausoléo · il y a
merci Dranem
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Sylvie Talant · il y a
Une nouvelle très sombre dont le protagoniste nous apparaît comme un petit monstre vengeur jusqu'au choc de la fin où l'on est cueilli par l'émotion. Un chef d'oeuvre du genre court et noir. Je regrette de n'avoir découvert ce beau texte qu'après la bataille car je l'aurais volontiers gratifié de 5 points. Si vous faites paraître un poème ou une nouvelle d'automne là je serai dans les temps, aucune coupure internet en vue pendant 3 mois cette fois.
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Françoise Mausoléo · il y a
merci beaucoup pour votre commentaire élogieux, à bientôt sur ce site.
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jusyfa *** Julien · il y a
Tous les ingrédients d'une excellente nouvelle sont présents, la chute est inattendue et parfaitement amenée. Bravo Françoise, +5***** avec plaisir.
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Françoise Mausoléo · il y a
merci Jusyfa.
de mon coté, J'ai beaucoup aimé votre humour mythologique

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Georges Marguin · il y a
J'ai beaucoup aimé la chute.
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Françoise Mausoléo · il y a
merci Georges
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Serge Debono · il y a
C'est vrai que dans la vie réelle, Leonardus faut se le coller. Et pourtant dans une histoire c'est superbe, avec sa sale bobine et son canif, un sacré personnage que vous avez composé là. Le récit est prenant, la chute poignante et tellement bien amenée. Bravo Françoise !!
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Françoise Mausoléo · il y a
grand merci Serge. Venant d'un écrivain comme vous, cette critique me fait un réel plaisir.
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Hervé Mazoyer · il y a
L autolyse conclut de manière brutale un recit poignant. J adore l idée qu un mort serait plus beau ensoleillé...mes voix pour vous. Si vous avez un peu de temps je vous invite à venir lire ma nouvelle en lice. Amicalement.
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Françoise Mausoléo · il y a
merci pour votre commentaire , je vais de ce pas lire votre texte
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Fred Panassac · il y a
Bravo pour ce texte poignant et pour le choix du prénom de Léonardus. Non, il n’est pas ridicule en soi, ce prénom, vous avez raison de l’expliquer. J’aime beaucoup les phrases obsessionnelles annonçant le meurtre « de rien du tout », et la chute qui m’a totalement surprise. Du grand art dans la composition pour amener à cette fin qui ne peut laisser personne indiffèrent. Tous mes votes Françoise.
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Françoise Mausoléo · il y a
merci beaucoup Fred d'avoir aimé ce texte
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Florent Paci · il y a
Un texte très mature pour raconter la tragédie d'un enfant. Bravo ! Mon vote ;)
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Françoise Mausoléo · il y a
merci beaucoup. Votre sombre prête-nom et son parcours initiatique m'a envouté.
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Florent Paci · il y a
Merci pour votre lecture ;)