Léo Narré

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Léo regarda les nuages, Léo regarda les oiseaux.
Assis sur une butte d’herbes, Léo s’ennuyait, et comme beaucoup d’autres enfants dans ces circonstances, il rêvait et laissait courir ses pensées au-delà de l’horizon.
Il rêvait de voler dans les nuages, et d’observer le monde de toute sa hauteur. Le figer dans sa mémoire pour avoir le temps de toucher du doigt toutes ses beautés et ses mystères.
« Ma cosa faremo con questo bambino ? », s’écria la Mama tout en ramassant le linge qui pendait à la fenêtre. Après avoir fini de le faire sécher, la brise marine soufflant du sud menacait d’emporter les culottes de grand-mère, les transformant le temps d’un souffle en parachute.
Léo pourtant était comme tous les enfants de son âge. Il fréquentait régulièrement, pour ne pas dire assidument, l’école où il écoutait distraitement l’instituteur. Suffisamment pour passer au stade supérieur c'est-à-dire, l’université de science.
« Etudier les sciences c’est un émerveillement constant face au force de la nature » C’était-il entendu dire par Tonio un ancien un peu sourd, à la barbe blanchie.
Il y alla donc roupiller consciencieusement sur les bancs de vastes amphithéâtres, où en vérité une bonne partie des étudiants faisaient la même chose aux heures chaudes de l’été.
Il fallait bien qu’il se repose de ses longs week-ends à observer le vol des perruches criardes dans les collines environnantes, les différentes formes des cumulus poussés par un vent d’autant sur un ciel d’azur, ou bien encore la brume du matin et la lune du soir. Et aussi de toutes ces nuits à admirer les étoiles scintillées sous la voûte céleste.
Malgré tout cela il finit par intégrer quelques rudiments de savoir, l’aidant à réfléchir à la mécanique du monde et à son étrange procession. Il n’avait pas que des yeux pour contempler la nature, et des oreilles pour percevoir le brouhaha des professeurs, il y avait aussi au milieu un cerveau avec quelques neurones connectés. Neurones qui lui permirent de comprendre que le temps passait, et même si c’est une notion toute relative, il sentait en son sein une horloge biologique qui de seconde en minute, et d’heures en jours, le rapprochait de la mort, et de la fin de la contemplation.
Il aurait dû se mettre en marche pour rendre utile cette vie qui s’écoulait inexorablement.
Mais malgré tout il continua sur sa lancé et pointa à l’ANPE, puis à pôle emploi pour finir enregistré à l’administration du revenu universel des inutiles.
Ce qui ne l’empêchât pas de continuer à s’émerveiller du monde dans la plus totale passivité, et à réfléchir comment ralentir cette fin inéluctable, comment ralentir le temps ?
En cette époque où le temps était de l’argent, où chaque seconde devait être productive, où tout devait être réalisé rapido-presto, voir manu militari, Léo était un anachronisme à lui tout seul. Un être incapable de comprendre l’utilité des autoroutes de l’information, des périphériques de la désinformation, des TGV, des SMS, de la mode du running, des fast-foods ou encore du speed-dating.

Lui ce qu’il voulait c’était ralentir l’allure, passer de la seconde à la première, puis de la première à la moins une, sans être véritablement en marche arrière.
Il se colla à la mécanique des fluides observant l’écoulement d’un sablier, puis s’élargit à l’horlogerie et de ses rouages à la mécanique des astres. Il garda quand même une tendresse particulière pour le sablier et en conserva un incrusté à son chevet. Mais si ces instruments lui permettaient de mesurer le temps ils n’avaient aucune prise sur la réalité physique de son écoulement.
Avec l’écoulement des grains de sable vint les cheveux blancs, et le regret de ne pas avoir eu d’enfants. Mais il persista dans sa quête solitaire.
Son appartement, depuis qu’il avait migré dans cette ville du nord, ressemblait à un magasin d’horloger, voire à l’antre d’un étrange brocanteur, où les horloges, clepsydre et autre sablier se mélangeaient aux bouquins poussiéreux, lunettes astronomique d’amateur et outillages divers.
Puisqu’il n’y avait plus de place dans son logement il investit sa cave, où il installa une chambre froide pour y passer le plus de temps possible, comme le froid était censé ralentir son métabolisme, cela lui permettrait peut-être de vieillir plus lentement. Il y contracta surtout de nombreux rhumes.
Selon la théorie de la relativité restreinte du temps, une personne séjournant dans un véhicule se déplaçant rapidement verra l’écoulement de son temps ralentir par rapport à un observateur dont l’horloge est immobile. Léo en conclut qu’en remplaçant dans sa cave la chambre froide par une centrifugeuse et en s’installant dedans il finirait bien par gagner quelques années. Il ne gagna aucune précieuse seconde, mais découvrit le mal de mer.
Parallèlement il se politisa et fit de nombreuse manifestation, avec des syndicalistes, des écologistes ou des adeptes de la décroissance, hurlant dans ses pancartes qu’il fallait stopper la course folle du monde avant que le temps et l’homme ne le détruise...Mais le monde était devenu sourd, l’âge sans doute.
C’est finalement en vieillissant en compagnie de ses horloges qu’il comprit que pour lui seulement, le temps commençait à se figer lentement, jusqu’à l’ultime seconde de sa mort où il eu le plaisir de voir les grains de sable du sablier de son chevet s’écouler pour ne jamais tomber. Image incrusté dans la pupille de ses yeux grand ouvert sur cet instant d’éternité.
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