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Léo

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DUCIMETIERE

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Son regard pouvait se poser sur n’importe quel objet, aussi futile soit-il, sur un animal, même le plus petit de la Création, ou sur une personne, un être cher ou un illustre inconnu, pour qu’aussitôt son esprit s’envole vers un lieu dont lui seul avait les clefs. Un jardin secret dans lequel il cultivait de belles couleurs, semait de bons mots, stockait des pensées dans d’immenses silos et plantait des graines d’idées. Il aimait se perdre au milieu des ses semis. Son terreau était fertile et sa récolte abondante. L’ Homme, en général, nommait ce jardin «  l’imagination ». Léo préférait l’appeler son « fourre-tout virtuel ». C’était beaucoup moins poétique mais son côté artiste, sur ce coup-là, avait cédé la place à son côté scientifique.


Il lui suffisait de fixer un vulgaire mazagran pour qu’une graine germe aussitôt dans son jardin secret et que ce « haricot magique » l’entraîne à une vitesse folle dans les méandres de ses semis. Léo passait alors d’un tableau aux couleurs chatoyantes, représentant la quintessence d’une tasse à café, à l’invention d’une sous-tasse récupérant la chaleur du liquide pour maintenir au chaud une mignardise, en passant par la rédaction d’un mémoire sur le commerce équitable du café à travers le monde.


Il pouvait contempler le corps d’une femme ou d’un homme avec comme seules pensées l’exploration de l’anatomie humaine et les plaisirs de la physique, surtout lorsqu’il cherchait à créer une nouvelle figure pour son club d’acrobates urbains adeptes du free-running, ou avant de réaliser un tag représentant la douceur d’un visage sur le mur délabré d’une usine désaffectée. Pour Léo la vertu n’était pas un vain mot mais un énorme défi à relever dans un monde en déliquescence. Les immenses silos de son jardin secret dans lesquels il stockait des pensées étaient d’ailleurs réservés à la philosophie.


Il rêvait sans cesse de pouvoir inventer de nouveaux moyens de transport urbain plus écologiques, plus pratiques et moins chers, pour que tous les habitants de son quartier puissent quitter leurs barres d’immeubles grises et ridiculement symétriques pour se rendre à la campagne. Il aimait embarquer ses potes zonards sur sa rosalie à voile, faite de bric et de broc, pour les emmener se balader sur les routes de campagne. Ses potes, qui ne connaissaient comme verdure que le cannabis et le chanvre indien, découvraient avec bonheur la botanique. Léo voulait créer un monde meilleur.


Il passait des heures entières sur le toit de son immeuble à repenser son quartier, à dessiner des plans, à inventer les villes de demain. Il s’investissait sans compter pour une renaissance urbaine. Il rêvait de métamorphoser ces barres d’immeubles inhospitalières. De transformer ces cubes sans âme, ces arêtes agressives et ces encoignures lugubres en quelque chose de plus... vivable, en utilisant des courbes harmonieuses et avec des décors en trompe-l’œil. Léo imaginait noyer cette grisaille sous des tonnes de couleurs plus éclatantes les unes que les autres.


Son cerveau bouillonnait sans cesse. Ses neurones travaillaient en trois-huit, comme une immense fourmilière où chaque ouvrière participait à la réalisation de l’une de ses œuvres et où les soldats éliminaient les parasites. Parce qu’à chaque fois que son esprit ou son regard se connectait avec son « fourre-tout virtuel », comme un pêne s’engageant dans une gâche, plus rien ne pouvait le distraire jusqu’à ce que son cerveau hurle « eurêka ». Jusqu’à ce que l’ « Idée » germe.


Mais ce n’était que le début. Ses mains devaient ensuite sortir l’œuvre de son « fourre-tout virtuel » pour l’amener dans le réel. Cela représentait souvent des heures de travail et de réflexion, avec de continuels aller-retour entre son jardin secret et la réalité. La réalisation de ses œuvres n’avançait pas en ligne droite. Le parcours pouvait être long et sinueux, avec de nombreux points de blocage et des détours souvent interminables. Mais Léo ne devait pas quitter la route des yeux pour ne pas s’égarer en chemin et perdre de vue son idée première. Ses expériences étaient parfois désastreuses mais sa volonté inébranlable et sa soif d’apprendre insatiable.


Bien souvent son projet ne menait à rien, quelquefois son travail n’était pas conforme à ses attentes et à de rares occasions le résultat final dépassait toutes ses espérances. Mais quoi qu’il arrive, Léo menait toujours son projet à terme, afin que les regrets ne prennent jamais le pas sur les certitudes et que les déceptions ne labourent pas son jardin secret. Parce que chaque victoire, même la plus petite, contribuait à faire avancer son monde.


Ses pires ennemis étaient la procrastination et l’impatience. Il avait beaucoup de mal à débuter un travail long et laborieux parce que cela ne lui procurait pas de satisfaction immédiate, comme un enfant en extase devant la photo d’un galion arborant le pavillon noir avec tête de mort, mais dérouté devant les trois cents pièces de sa maquette à assembler. Mais tous les soirs, avant de se coucher, il « checkait » avec le portrait de son pote, Léonard De Vinci, qui trônait sur l’un des murs de sa chambre, comme pour se remotiver, en déclarant à son mentor : « Respect mon pote ! Eh oui mon ami, le langage aussi évolue. »

PRIX

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Keith Simmonds · il y a
Beaucoup d'originalité pour cette œuvre fascinante et poétique ! Une invitation à venir jouir du parfum et de la lumière de mon haïku, “Éclats de lumière”, qui est en Finale pour le Grand Prix Printemps 2019 ! Merci d’avance ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/eclats-de-lumiere
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Jean Calbrix · il y a
Un pur moment de poésie. Le clin d'œil final de Léo à Léonardo, implique une belle complicité comme un bras tendu par dessus les sciècles ! Bravo, DUCIMETIERE ! +5
Je vous invite à lire mon spectacle nocturne si vous avez un peu de temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous !

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DUCIMETIERE · il y a
Merci jean.
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A. Nardop · il y a
Portrait d’ Poète. Un plaisir.
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DUCIMETIERE · il y a
Merci d'être passé.
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Cathy Grejacz · il y a
Humour et originalité
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Bonne route

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DUCIMETIERE · il y a
Merci Cathy.
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Zouzou · il y a
Vouloir faire bouger la société dans ce qu'elle a de meilleur... voilà une idée qu'elle est bonne !mes voix..
Je concours avec ' À l'orée du futur' si vous aimez

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DUCIMETIERE · il y a
Merci. Je vais de ce pas vous lire.
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Corinei · il y a
le petit Léo refait son monde c'est de bon augure mes voix
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DUCIMETIERE · il y a
Il nous faudrait des tas de petits Léo... Merci.
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Dalmy · il y a
Beau fil de pensées, écriture à la fois soutenue, moderne, drôle...bravo ! +1
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DUCIMETIERE · il y a
Merci beaucoup pour tous vos supers compliments.
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Mome de Meuse · il y a
La récolte est belle pour le lecteur.
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DUCIMETIERE · il y a
Je suis content que ce texte vous ait plu et qu'il vous ait donné une belle récolte. Merci beaucoup.
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Jeanne · il y a
Un espace de vie, de réflexion empli de poésie, des projets en béton armé de bonnes intentions, un jardin extraordinaire qui varie, se nuance, s’intensifie au gré de l’imagination de Léo qui fleurit ses pensées, projette ses images à l’horizon, le pouvoir, la puissance de la pensée est prodigieuse. Une mise au point parsemée de pointes d’humour, une scène, un scénario original adapté au langage d’aujourd’hui ou quand Léo narre De Vinci.
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DUCIMETIERE · il y a
Merci Jeanne pour ce super commentaire. A bientôt.
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JiJinou · il y a
Les regrets ne doivent jamais prendre le pas sur la certitude qu'un jour on y arrivera. Je suis un peu "fourre-tout virtuel" moi aussi. Mes voix.
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DUCIMETIERE · il y a
Merci beaucoup JiJinou.
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