L'enterrement

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Passionnée, observatrice, amoureuse des mots, l'écriture est mon échappatoire  [+]

Image de Été 2021
Mes mains frêles courent le long des cintres. Mon regard fatigué se fixe un instant pour observer mes phalanges osseuses qui dessinent une chaîne de montagnes russes, j'ai envie de pleurer. Malgré tout, je reprends mon balai de cintres à la recherche d'une tenue de circonstances. Mes doigts glissent le long des courbes recouvertes de velours, distraits, indécis, feignant de ne pas savoir... simulateurs, tout en sachant pertinemment qu'ils s'immobiliseront sur cette robe noire de la maison Dior, un cadeau de Michel. Il faudra que je prévoie un petit châle pour recouvrir mes épaules, pour pouvoir le réajuster, m'y envelopper, m'y cacher. Dehors, le temps a viré au gris, si Michel était là, il pesterait contre ce temps de merde et je me mettrais en quatre pour essayer de lui faire entrapercevoir un petit bout de ciel bleu en vain...
La sonnette retentit, il est encore tôt, j'en déduis que ça doit être Rose et Thibaut. Je descends les escaliers péniblement, mes jambes me portent à peine, chaque pas me coûte terriblement. Comme si je traînais des boules de plomb attachées à mes chevilles. Lorsque j'ouvre enfin la porte, je découvre que ma belle-sœur et mon beau-frère ne sont pas seuls, les voisins Sylvain et Maude sont arrivés. À la seconde où Rose aperçoit mon visage, ses yeux s'emplissent de larmes, sa bouche se tord vers le bas puis se met à trembler de frustration faute de ne pas pouvoir gémir. Elle me prend dans ses bras. Je m'effondre. Pendant cette étreinte, je regarde le sol, je constate avec effroi que des petites touffes de mousse sont en train de pousser entre les autobloquants. Ça ne te plairait pas Michel.
J'affronte la journée, la foule, avec autant de dignité que possible, étant donné les circonstances.
Lorsqu'ils emmènent Michel dans le corbillard pour son tout dernier voyage, je suis soutenue par une horde de compatissants larmoyants. De sa main gauche, Sylvain tient un parapluie au-dessus de ma tête, sa main droite est plaquée sur sa bouche comme s'il n'y croyait pas, comme s'il refusait d'y croire. Rose et Maude m'entourent en me frottant vigoureusement le dos au lieu de l'effleurer. Mon corps ramolli se laisse porter, se laisse frictionner. Adieu, Michel, vois comme tes amis sont là pour toi, pour moi. Mes larmes ne sont toujours pas venues, même pendant les hommages poignants distillés par tes collègues, ton frère Thibault et sa femme Rose, ton neveu Laurent.
Tout le monde est sous le choc, comment cela a -t-il pu arriver ? À toi ! Un homme si fort, le plus fort d'entre nous ! Si bon, le plus généreux d'entre nous ! Si jovial, le plus festif d'entre nous, j'accueille chaque superlatif comme un coup de poignard dans le cœur, ça fait mal, si mal. Personne n'arrive à croire que tu n'aies pas survécu à cet accident de moto, c'est plus fort que la raison, pas toi Michel, oh tu vas tellement leur manquer, j'acquiesce, je fais bonne figure, j'ajuste mon châle sur mes épaules tout en courbant le dos. Enfin, la journée touche à sa fin, je rentre à la maison après maintes protestations de la part de tes amis, de ta famille, ils veulent tous me ramener chez eux pour quelques jours, leurs yeux mouillés sont suppliants, implorants, ils voudraient tellement faire ça pour toi, pour moi.
Doucement, je tourne la clef dans la serrure, en pénétrant dans la maison, je suis frappée par le silence et la quiétude qui y règne, j'avance péniblement jusqu'à la cuisine, je retire mon châle et le pose délicatement sur le dos de la chaise. Mon corps est soudain frappé par un tsunami, des spasmes violents viennent mettre en branle toute la constitution de ma carcasse vide, c'est la tempête. Puis les voilà enfin, de vraies grosses larmes, un torrent de pluie, je m'écroule sur la chaise afin de ne pas m'effondrer sur le sol.
Puis, lentement, le tonnerre se calme et la pluie cesse, je reprends mes esprits. Doucement, je me penche en avant pour enlever ma chaussure droite puis je me redresse, je contemple ce soulier restant, ces horribles mocassins de vieille femme respectable et, sans me courber, à l'aide du pied droit, j'envoie valdinguer ma chaussure gauche à l'autre bout de la pièce. Je me lève, je me dirige vers le frigo tout en défaisant mon chignon, je me sers un verre de vin, un Sauternes, ton préféré, je bois une gorgée, je m'enflamme et puis enfin j'explose, youhou ! Je me mets à tourner sur moi-même, le verre toujours à la main, le liquide s'échappe, s'envole et me baptise, je ris, je crie, je pleure :
— Ah ! Michel ! C'est vrai que tu étais le plus fort, personne ne savait me mettre des coups de pied au cul comme toi ! Ah ! Michel, c'est vrai que de tous, tu étais l'homme le plus charmant et le plus jovial, la femme de ton frère peut confirmer, enfin c'est vrai que tu étais le plus généreux, après la pluie de coups venait la pluie de cadeaux, des cadeaux luxueux que tu me demandais d'exhiber aux yeux des autres. Ah Michel ! C'est sûr, tu vas me manquer !!
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Nadia Batchep · il y a
Bravooo Emily!!! Il ya beaucoup d'émotions c'est inspirant et émouvant 🥰J'ai tout simplement aimé vous lire et je pose tous mes cœurs💓 ❤️ pour vous sans hésitation !!!
Si vous avez un moment bien vouloir me lire sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ma-bonne-etoile-4

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Ozias Eleke · il y a
Juste émouvant !!! Bravo
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Emily · il y a
Merci 😊
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Hr Andrews · il y a
Très touchant. Vous avez très bien décrit le deuil de cette femme

Si vous avez le temps, je vous invite a lire et voter pour mon histoire https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/deux-mondes-deux-moi

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Marie Guzman · il y a
Bien joué
Je n’ai pas loupé une miette de votre récit habile et attirant

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Emily · il y a
Merci beaucoup !
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Eva Dayer · il y a
Une vie d'hypocrisie. Oui, parfois, une disparition est une délivrance .
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Arsene Eloga · il y a
Envoûtant.
Je vous invite à faire aussi découvrir mon texte
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/un-destin-funeste-1

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Roger Bayot · il y a
plus dure sera la chute, mon vote.
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Isabelle Lambin · il y a
Une mort qui finalement sera une délivrance

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