L'émeute

il y a
3 min
974
lectures
373
Finaliste
Jury

L'ignorance assumée est la plus courageuse des vertus. Sinon, vous pouvez aussi élever des écrevisses-revolvers ou des hippocampes alcooliques. Ça se fait bien dans une salle de bain ou au  [+]

Image de Printemps 2019

Dans une pièce où règnent le silence et le bois, elles conversent sans voix.

Légion oubliée, les forêts du passé pleurent des larmes de pin. Frondaison en colère, éternel témoin de cet âpre refrain. D'une pièce à l'autre, elles ne bruissent que de cela. Comme l'armada militaire qui maintient l'ordre dehors, parcourant lentement les rues de Varsovie, l'assemblée de papier transpire l'inconfort. Peupliers, peuple-prière elle ne peut plier, hantée jusqu'à l'encre par les meurtres d'hier. Obligée d'assister, impuissante, à tant de morts. Aux demains-poudrières.

Leurs couvertures regardent les rues, le cuir fatigué. Sans nourriture, la Pologne se meurt, affamée. Quand l'urgence est une cuillère de vide, une miche de rien, le besoin de savoir est vite enterré, relégué aux lendemains.

Dans ces lieux désertés, une voix, un sombre râle édenté, peut encore parfois, doucement résonner. La vieille meute, poussiéreuse, chuchotements du passé.
Aristote, Pline le vieux.
Al Farabi, Avicenne, Montesquieu. Tous ces auteurs toussent encore quelques mots aux plus aventureux. Ils pleurent leur impuissance, gouttes de neige, flocons de pluie qui s'échappent dans la nuit, ruisselant de la cime, du sommet de la pointe, du plus haut mont des cieux. D'autres se tordent d'excitation, avides de coulures, d'éclaboussures de sang. Les amants du conflit, qui lécheront les yeux des futurs monuments.

Sur une table, deux hommes, se regardent. Ils ne lisent pas. Entre eux, deux meutes de huit fantassins se font face. Deux assassins. Seize spadassins. Une armée de fer, dans un damier de pierre.

Le premier joue les blancs. Il avance son fou près du fou qui lui fait face.

Un journal froissé, moitié lu, moitié clos, titre les événements.
« Travail, famine, patrouille. »
« Le peuple meurt dans la rue. »
« Gomulka doit tomber. »
« Massacre à Gdynia. » 
« La hausse des prix coûte des vies. »

Le second joue les noirs. Près de son coude, une gazette.

« Révolte ouvrière. »
« Sabotage, sédition. »
« Pénurie de pomme de terre. »
« Assassins, criminels, incendiaires. »
« L'armée marche sur les révolutionnaires. »

Le premier rejoue. Il approche sa reine de l'arène où la tour du fou qui lui fait face, prépare un mauvais tour.

À l'extérieur, Varsovie s'éclaircit.

Ils ont la tête plus proche du sol que des étoiles, bloqués qu'ils sont dans la fixité d'un lendemain blanc. Aucun chemin ne semble avoir été tracé pour eux, ils errent, le pas lourd de leurs désillusions. Comme un seul homme, ils se retrouvent sur les trottoirs, dans les files d'attentes, dans le marasme de leurs vies à toutes semblables, dans leurs petitesses quotidiennes.

Ils savent que le sol sera leur dernière couche, tout un chacun le sait, mais eux sont déjà à moitié mêlés au bitume. La pluie ne ruisselle plus sur leur corps, elle se fond dans leur être comme dans une terre asséchée.

Ils sont la plus grande armée que la terre ait portée, et pourtant une armée qui s'ignore : ce sont les vaincus ; battue par avance, disqualifiée avant de commencer, condamnée avant de respirer.

Au milieu des flocons, une chaussure écrase la morte-meute. À l'intérieur, un pied transpire. Les ongles sales, il s'échine à talonner les autres, ses frères, tous prisonniers de vieux sorlots, tristes grolles, qui ne passeront pas l'hiver. Commandés par cinq officiers, ils suivent leur maître, famélique, à la recherche d'un peu de fric. Ils ont mal. Les talons de la Pologne frappent le pavé, grondent, épuisés par la hausse des prix. L'Europe de l'Est est fatiguée. Les pieds léchitiques sont les premiers touchés, première ligne des dérives autoritaristes. Ils marchent vers des foutaises, tissées de fil de néant. Porter leur maître vers la fin de la faim. Meute de chair, tant de pieds dans la tombe.

Sur un orteil rebelle, qui dépasse d'une botte, un moustique aspire ce qu'il peut. Ces derniers temps le sang n'est plus sucré. Un liquide insipide, vaguement rouge, contrefaçon ratée. Une sève où le miel s'est barré. Voilà ce qu'il doit partager avec son essaim de vampires. Le temps clément de Varsovie les a laissés en paix. Maintenant il craint le pire. L'envol, le grand bond, le vrombissant exil, quitter ces corps malades pour un suc plus graisseux. Loin des premières neiges, près de membres adipeux.

Aux portes de la ville, c'est une autre clameur, authentique, plus primaire, qui fait vibrer les murs. Des appels, des cris, des plaintes, les murmures de Carthage.

Ils courent.

La langue rouge, ils avalent les kilomètres sans reprendre leur souffle. Ils courent, comme une seule créature de l'enfer. Nuée de pattes, multitude de dents et de cœurs battants, toujours en traque. Ils chassent les âmes perdues, innommées par Charon. Celles qui tentent de traverser le Styx glacé, l'immensité des steppes et des anciens sentiers. Ils hument l'air, la truffe excitée par l'odeur du sang, le parfum du condamné.

Aux abords des villes ils attendent la nuit, meute unie jusqu'à la prochaine mutinerie. Au crépuscule on les entend hurler, arrachant des frissons à toutes les colonnes vertébrées. Ils mordent l'obscurité. Ce soir, à Varsovie, quarante deux personnes vont mourir. Les loups s'excitent, fiévreux de cette odeur de tripes.

373
373

Un petit mot pour l'auteur ? 74 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Yanis Auteur
Yanis Auteur · il y a
Mes voix c'est merveilleux
Je vous conseille aussi mon histoire
Et voici le lien ci vous voulez faire un tour 😊
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lhomme-10

Image de Thara
Thara · il y a
Je vous souhaite une belle finale...
J'aime toujours autant vous lire.
+ 5 voix !

Image de Dranem
Dranem · il y a
Je découvre ce texte sur Varsovie... toutes mes voix pour cette finale... j'ai lu ce texte incroyable et j'ai vu ces images terribles... bravo !
Image de Samia.mbodong
Samia.mbodong · il y a
Mon soutien à nouveau pour ce texte qui me fait penser aux gilets jaunes.
Image de Jenny Guillaume
Jenny Guillaume · il y a
Il se dégage une grande force et une grande tension dans la description de ces meutes. Je ne suis pas certaine d'avoir saisi correctement toutes vos images mais j'en ai ressenti la puissance en tout cas :)
Image de Manodge Chowa
Manodge Chowa · il y a
Histoire lugubre mais merveilleusement bien conçue et racontée. On dirait Guernica sur fond de stratégie! +5 et vous invite à lire Bonheur arc-en-ciel en finale de poésie. Bonne soirée de Maurice.
Image de Daënor Sauvage
Daënor Sauvage · il y a
Bonjour Rostaim.
Un thème prenant pour un sujet pesant. Les mots et artifices sont très bien choisis, et les comparaisons volent aux côtés des grands drames antiques et contemporains. Ici, pas de place à l’espoir, pas de place à la victoire. Le thème de la mort est omniprésent. J’avoue beaucoup aimer votre style très poétique, malgré le fait que j’en le trouve un poil surchargé. Je me demande toujours ce que représente le premier paragraphe.
Mes salutations,

Image de Rostaim Yavari
Rostaim Yavari · il y a
Merci pour votre analyse. Le premier paragraphe représente les livres d'une bibliothèque. Je suis d'accord c'est un peu surchargé.
Image de Daënor Sauvage
Daënor Sauvage · il y a
Ha ! Merci pour la réponse, cela complète ma compréhension de l'oeuvre d'une belle manière :)
Image de Anna Sarfati
Anna Sarfati · il y a
bravo Rostaim, c'est fin, c'est rythmé, c'est riche et c'est intéressant. Mes voix te reviennent bien évidemment.
Image de Lorelei
Lorelei · il y a
C'est très poétique !!! Mes voix !!! Je vous invite à découvrir ma nouvelle https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/il-y-a-des-jours-comme-ca-6
Image de Leo Cle
Leo Cle · il y a
Un beau mix rime/prose sur un thème important et toujours d'actualité avec de subtiles métaphores, bravo Rostaim, je ne connaissais pas tes talents d'écriture même si j'en avais déjà entendu parlé ! J'ai hâte de lire ton futur roman ;)

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Obusite

Stéphane Sogsine

Le noyer a semé ses feuilles en grosses plaques que la pluie colle sur l’herbe et que le vent ne parvient pas à ressusciter. Ne reste que ses longs doigts tordus qui griffent la grisaille d’un... [+]