Léa

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Scientifique de formation, je suis venu au verbe bien plus tard. Depuis, je joue avec les mots et sur les mots, je m'amuse de jeux de mots... et j’espère vous amuser aussi. Curieux (au sens de  [+]

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Léa virevoltait sur la piste dans les bras de son cavalier, sur le rythme joyeux d’une valse.

Elle était si jolie dans sa robe à frou-frou. Elle semblait tellement légère qu’elle paraissait glisser sur le parquet. Ses longues jambes fuselées gainées d’un fin voile noir, que ses mouvements virevoltants laissaient entrevoir, se trouvaient plus affinées encore lorsqu’elle avait chaussé ses escarpins à talons hauts.
Elle n’était pourtant pas petite, Léa, et ses talons de dix centimètres donnaient à sa silhouette une allure altière, lui conférant une prestance et une assurance merveilleuse. Elle était tout en grâce et en élégance.

Ce soir, Léa était une véritable princesse de conte de fées.

Le mollet délicieusement effilé et la cambrure de reins provoqués par le port de ses chaussures de danse attirait l’œil de plus d’un homme autour de la piste. Ce n’étaient pourtant pas là ses seuls attributs. Mais depuis quelques temps elle préférait cacher davantage sa poitrine joliment formée. Une ou deux mésaventures avec des danseurs un peu trop entreprenants l’avaient convaincu de revêtir des bustiers moins audacieux que par le passé, ne dévoilant plus la naissance de ses seins. Que ces messieurs rêvent en voyant ses jolies jambes ou en imaginant sa poitrine avantageuse, mais qu’ils ne viennent pas l’importuner avec des regards trop appuyés dans son décolleté !

Cette soirée dansante fut comme un grand moment de soleil dans la grisaille automnale. Léa était heureuse lorsqu’elle repartit, tout juste après minuit. Elle se sentait fatiguée.
Elle prit congés de ses amis en s’excusant de les abandonner déjà, mais ils ne purent rien dire devant la douceur de ses mots pour les quitter et son sourire merveilleux qui venait toujours à bout de toutes les objections.

Ce sourire joyeux l’accompagna durant tout son trajet de retour, trahissant les moments délicieux qu’elle venait de passer sur cette piste de danse, la tête encore pleine des mélodies entrainantes.
Un sourire qui la suivit jusque dans sa salle de bains où elle alla se démaquiller.
Et puis, doucement, presque imperceptiblement, le sourire la quitta.
On aurait dit qu’il se détachait lentement de son visage, comme pour glisser, tout doucement, jusqu’au sol et disparaître dans le carrelage froid.
Là, dans sa salle de bains, devant le miroir qui la fixait effrontément, c’est d’un air triste qu’elle retira sa perruque et ôta son soutien-gorge et la prothèse qu’il contenait à l’emplacement de son sein droit.
Elle ne voyait plus qu’une vilaine cicatrice encore rouge qui barrait sa poitrine ici où, naguère, un sein fier et doux faisait le délice de ses amoureux. Cette vision ravivait toujours le souvenir de la douleur qui était enfouie en elle.
La douleur physique, celle de l’opération de sa mastectomie, celle de la pose de la chambre implantée sous la peau au-dessus de son sein gauche, enfin retirée. La douleur des nausées qui suivaient les séances de chimiothérapie, et vous mettaient complètement à plat plusieurs jours, et celle encore toute récente des séances de la radiothérapie qu’elle venait juste de terminer.

Mais toutes ces douleurs, pourtant vivent et violentes, n’étaient rien en comparaison de celle qu’elle ressentait au plus profond de soi, cette douleur perfide et permanente de l’atteinte à sa féminité. Sa poitrine avait été dévastée, disait-elle.
Son sein tranché au scalpel, la perte de ses cheveux et cette sorte de honte qu’elle avait ressentie en voyant la décrépitude de ses belles boucles blondes, la nécessité de porter une perruque pour sauvegarder son apparence de femme. C’était important pour elle de se sentir femme dans le regard des autres, de ne pas laisser voir son tourment, de ne surtout pas les entendre s’apitoyer sur son sort.

Et la douleur aussi d’avoir été trahie. Ce garçon si gentil qu’elle croyait follement amoureux, avec qui elle venait de partager huit années de sa vie, et qui l’avait quittée au début de la maladie. Sous quelques prétextes fallacieux, dont elle ne voulait même pas se souvenir, ce lâche l’avait laissé tomber. C’est seule qu’elle avait dû affronter les épreuves.
Enfin, pas tout à fait.
Pas complètement seule, parce qu’elle avait découvert la formidable solidarité qui unit celles qui traversent le même calvaire. La compassion sans la pitié, l’empathie sincère qui vous fait trouver la force de lutter parce que vous vous rendez compte que ce n’est pas un combat isolé, mais le combat de toutes celles qui souffrent, celui aussi des équipes médicales qui sont là pour vous soigner, celui encore de celles et ceux, personnes ou associations, qui œuvrent pour soutenir, accompagner, motiver, rassurer, rebooster celles qui sont désemparées, et parfois désespérées par cette maladie.
Bien sûr, comme dans toute armée qui livre une guerre, certains combattants sont plus exposés. Léa était de celles qui se battaient en première ligne. Mais elle ne pouvait se résigner face au féroce adversaire, elle n’avait pas le droit de baisser les bras et de laisser tous les autres, toutes les autres, livrer cette difficile bataille sans elle.

Alors, Léa se battait. Elle se battait avec acharnement, pour elle, et pour tous ceux qui étaient engagés dans la lutte contre le cancer. Elle donnait se son temps, au mieux de ses possibilités et de sa forme, quand les traitements lui laissaient un peu de répit, pour aller auprès de ses camarades d’infortune, les aider à surmonter l’épreuve et faire que son combat, leur combat, se termine en une victoire contre la maladie.
Quand elle pensait à cela, à cette solidarité, au combat à mener pour tuer le crabe, aux années de vie qui étaient devant elle, Léa retrouvait une force inouïe et une envie de vivre incroyable.
Et puis demain, il y aurait la reconstruction, la possibilité de redevenir femme « plus entièrement » comme elle disait, de se remettre en maillot de bains, de revivre normalement.

Demain, elle retrouverait un amoureux. Un homme fort et sincère qui ne la laisserait pas tomber.
Demain, elle revivrait normalement.

Et son sourire revenait éclairer son visage.
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