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Le vrai soyeur

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Graloup

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Il habite près d'un cimetière, l'endroit qu'il a choisi pour sa retraite.Quand il était en activité, c'était un artisan recherché,- un véritable artiste- disaient ses admirateurs. Il préparait des bouquets de fleurs artificielles, ou des compositions qu'il plaçait dans des vases. Il n'utilisait pas le plastique, qui vieillit si mal et prend alors une odeur écœurante. Non, il travaillait uniquement la soie : son père, son grand-père, d'anciens canuts lyonnais lui avaient donné le goût des beaux tissus...les unis, les chatoyants, les moirés...
Et il en consacrait du temps à ses créations ! Ses fleurs, d'une délicatesse infinie ornaient ensuite les salons des grands hôtels, les tables des restaurants étoilés, les entrées de particuliers exigeants.

Un jour, il avait vu, avec une secrète délectation, dans un restaurant une femme se lever, s'approcher d'une de ses fausses fleurs et la sentir.
Il se rappelait ses années d'enfance : son père veuf assez jeune, l'emmenait souvent au cimetière. Lui avait ensuite gardé l'habitude de s'y rentre régulièrement, sans aucune appréhension. C'était presque son jardin. Il observait la décoration des tombes et se désolait : des pensées, des bruyères,des bégonias, des fleurs en plastique... Quelle monotonie, quel manque d'imagination !

Mais ce qui l'attristait le plus, c'était la vue de ces sépultures du pauvre : une tombe délaissée, la terre nue, pas de fleurs ou des buissons flétris , une méchante croix de bois.
Alors, patiemment avec les coupons de soie à sa disposition, il confectionnait des fleurs -Ah, ça non, il n'avait pas perdu la main!-. Il mettait son bouquet sous une cloche de verre qu'il allait déposer devant une tombe abandonnée. Il choisissait surtout celles de jeunes femmes . Avec les dates inscrites sur la croix, il imaginait la vie de l'oubliée. Tiens, elle avait 20 ans pendant les années folles. Elle s'était fait couper les cheveux . Elle avait mis un chapeau cloche et dansait le charleston en suivant le rythme endiablé du jazz- band qui se déchaînait sur « Ain't She Sweet ».
Comme il aurait aimé la connaître ! Pourquoi était-elle partie si tôt ?

Ainsi s'écoulaient les jours, tout en douceur du vrai soyeur.

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Alice Merveille · il y a
Merci pour m'avoir invitée à lire ce beau texte sensible... il aurait pu tout à fait convenir à Hermine de Montlieu...
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