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Le voyerninage : transmutation du voyage cet execrable vampire. Veni, vidi... Vinci.

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Emcée

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Voici un conte de faits qui comme les fées peut être vrai.
Cela commence à La Grave au pied de la Meije, un dimanche 5 juillet, avec la canicule, précoce, dans un jardin tranquille, un de ces lieux qui capture le temps, où il fait bon converser, se laisser aller.
Nous étions trois esprits alanguis à deviser avec un suc pétillant dans des flûtes posées sur la table : moi-même la plume qui en écrit l'histoire, Marcel géographe et occitan, ronchonneur permanent mais prêt à partir au quart de tour pour franchir des monts et en faire des merveilles, et Paschalis l'ami grec diplômé de philo, en C.D.D. à Disneyland et qui pensait descendre dans sa vieille Grèce, alors effondrée.
Mais, tout était lourd.
La Grave était enclavée depuis trois mois: la voûte du tunnel du Chambon venait d'être broyée, la route coupée. Un pan entier de cette montagne remplie de failles allait s'effondrer, des milliers de tonnes de rochers sur le point de s'écrouler.
Personne, scientifiques, techniciens, ne savaient quand ces blocs décideraient de plonger dans le lac, ce que leur chute provoquerait.
Dans le registre écroulement, il y avait aussi les événements du temps. l'Europe aux aguets, on votait en Grèce: là aussi, un pan semblait sur l'effondrement, avec des failles profondes, des inquiétudes sourdes et graves. S'ajoutaient les alertes sur l'effondrement du monde.
La caillasse du monde nous cernait, minait la sérénité de nos contrées que nous sentions bien en fin de cocagne. Une atmosphère de sentiments pesants s'infusait: résignation, dépit désabusé-inquiet, nostalgie de résistance.

Soudainement, le désir avec sa pugnacité fit jaillir une Idée de «Ouf»!
J'avais lancé une pierre dans l'étang saumâtre de nos pensées pour détendre les esprits, sans imaginer la réaction d'ondes qui en jaillirait:
«Ô, Paschalis, tu connais bien les lacs du dragon du Pinde. certes différemment, mais les pierres y pleuvent aussi par là-bas!»
- «Ha! Allez, descendez en Grèce cet été, on pourrait aller y faire un tour!»
me rétorqua aussitôt Paschalis, comme un grec, toujours prêt à faire ressusciter même du pire.
«Un endroit qui fait tout oublier ! c'est bien ce dont on a besoin,
à défaut de pouvoir seuls sauver le monde »

Après un court silence pendant lequel les rêves pelotonnés ont dû se débobiner à grand débit, Marcel sort de son marasme et lance une proposition juste surréaliste :

« Allez ! Chiche ! et si on y allait avec mes Deudeuches solaires! Paschalis,
on te descend en Grèce, on aidera tes copains grecs à sortir des
lamentations sur l'austérité, la mère Merkel fouettarde, des rêves de
consommation qui ont plombé le pays ! On va leur montrer comment
utiliser un peu mieux l'or de votre pays ! le soleil ! Et pas pour du tourisme
pollueur et barbare!»

L'idée fut propulsée. Le lendemain elle devint délire de réalité, nous étions déjà en route vers le Sud.

1ère étape: Courniou les Grottes, où Marcel y a un mazet et bricolé deux vieilles 2 CV.
Les deux chignoles ont été transmuées. Devenues high tech, ces vieilles bêtes sont dotées d'un moteur fonctionnant avec des plaques solaires! Plus besoin de ces énergies qui pourrissent le monde.
Les Deuches de Marcel, sont garées en face du café de Courniou et en nourrissent allègrement les palabres.

L'épopée est sur les starting-blocks  avec les derniers ajustements, et surtout de grandes manœuvres pour caler le nécessaire. Le moteur solaire, c'est encore primitif, plutôt lourd et encombrant. Pour 3 personnes, 2 Deuches ne sont pas de trop.

Le lendemain, quatre heures du mat, à la fraîche = 27°, dernière inspection et c'est parti.
Ca démarre, on décolle.
3 jours après nous voilà en Italie. On descend l'intégralité de la botte côté Adriatique.
Oubliant l'autoroute on progresse piano-piano, au rythme musard d'un équipage de mules chargées.
«Mules solaires»: la route a donné de l'être à ces Deuches. Les croupes chargées, la mécanique solide mais plutôt bourrique, elles avancent en contre-performance routière, et une indocilité avec laquelle il faut composer, mais néanmoins avec sérénité et persévérance.
Nos « muli solari » et nous, progressons en mode dolce via – dolce vita. Notre cheminement badine, ralenti par les palabres, « chiacchierate », échanges, photos.
Sur les voies très secondaires, les strade provinciale, elles suscitent la curiosité de nos cousins italiens.

Le temps s'écoule... plus vite que l'espace. L'espace se dilate plutôt. Le temps, on l'engloutit :
Eureka : Veni,vidi,... Vinci !: C'est un véhicule pour dissoudre le temps dans l'espace. Nous avons «trouvé la formule» pour transmuer le voyage qui est devenu un monstre dévorateur dans nos sociétés.

Après une dizaine de jours, nous sommes à Brindisi, sur un ferry dans lequel on parvient à se faire embarquer. «N'ayez pas peur ça n'explosera pas!»
Lendemain matin, débarquement de nos deuches, fières comme des papes, à Igoumenitsa sur la côte grecque.
On se lance vers Jannina et le Pinde: route rude, infinie, toute de tournants: maquis, pierres, chèvres, virages, cailloux et rochers, chèvres, maquis. Dans la pesanteur de la canicule, pauses-répit à l'ombre des « Kafeneia » oasis ombragées dans leur sobriété si sereine, intemporelle.
Un jour entier pour les 80 km jusqu'à Jannina, étape inévitable, subjuguante: il faut savoir s'y glisser, derrière ses pierres et ses moucharabiehs, se délecter de la volupté de cette ville farouche et sensuelle, dont on ne se remet jamais quand on l'a connue.

On reprend les deuches calées au pieds des remparts de la citadelle.
Les lacs des dragons sont à une soixantaine de kilomètres. Nous revoilà sur une route encore infinie de lacets et de lacis. Nos mules solaires tiennent bon. Pénétrant dans les montagnes elle semblent se trouver dans leur élément.
Puis voilà Mikro Papingo d'où l'on peut rejoindre, à pied, les lacs des dragons. Niché dans le vert au pied de l'Astraka, une garde de 5 colossales falaises, c'est un village tout de pierres, ruelles pavées de pierres, maisons en pierres aux portes de bois dans un cadre de pierre: un village noblement rude, laissant la sensation extraordinaire de l'Immuable.

Nous arrêtons nos insolites mules solaires: aussitôt entourées comme les montures des mariés d'autrefois, et aussitôt adoptées. Nous les garons, sous bonne garde !

Nous prenons un sentier, 3-4 heures de marche, pour atteindre Le Gamilas (2050 m), un des deux lacs des dragons.

La légende singulière en valait le pèlerinage : en face, à quelques kilomètres du Gamilas, se trouve un autre lac d'altitude, le Lac du dragon du Smolikas.
Parfois ces deux énergumènes se disputent pour quelques raisons inconnues et se caillassent avec rage.
Sur la berge du Gamilas des pierres blanches s'y mélangent avec des pierres noires : les blanches sont celles qu'a lancé le dragon d'en face, du Smolikas, car ici la roche est foncée.
Les berges du dragon rival du Smolikas, sont, par contre, parsemées de pierres noires envoyées en riposte par le dragon du Gamilas.

Cette excentricité géologique sur les berges nous revivifie. La sensation emporte dans une fantasque méditation. La paix n'est jamais qu'une berge où s'est dessinée l'histoire du métissage de différences et d'affrontements, de mitrailles, de projectiles qui pleuvent et meurtrissent, de pierres qui se mêlent et refont la berge, refont et recréent le monde.

Pour entailler dépit et déprime, nous avons fui un petit Eden chancelant, pour le délicieux vertige d'un lac aux berges de l'infini.
La rencontre a fait jaillir de l'invisible, et la magie de la vie, parfois si inquiétante dans ses chaos et effondrements.

Veni, vidi, «Vinci», nous avons découvert une chose magique : le VOYERINAGE, le voyage transmué en pèlerinage, et non pas consommé ou défi: ramener du sacré, des pensées réenchantant, se réconciliant avec le monde.

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Chantal Sourire · il y a
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Emcée · il y a
Merci beaucoup!
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Jean Calbrix · il y a
Quelle épopée ! Par contre adieu la hantise de la panne sèche. Du solei à foison et ça roule ! Bravo, Emcée ! +5
Je vous invite à lire mon spectacle nocturne si vous avez un peu de temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous !

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Daniel Nallade · il y a
Un bon délire !
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meilou · il y a
un récit très original et très bien écrit! bravo
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