Le voyage à Lao-Kaï

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Je passe le plus clair de mon temps à écrire lorsque je ne voyage pas. Et même si je voyage! J'ai été quatre fois finaliste du Prix Hemingway, publiée par les Editions du Diable Vauvert. J'ai  [+]

Image de Hiver 2019

Enfin installé. Plus que 6h30. C’est long. C’est court. Dans ton dernier message, les liaisons sont horribles même dans un cinq étoiles, tu me disais que tu m’attendrais en gare de Lao-Kaï à la frontière chinoise et que nous rejoindrions Sapa, en taxi. Cette idée de faire ce chemin ensemble vers les hauts plateaux et les rizières en terrasses, serrés l’un contre l’autre, m’enchante. Trente-six kilomètres de bonheur en plus. Déjà, je caresse la soie de tes longs cheveux noirs. Je hume la douceur de ta peau, ton parfum de lotus. Mes doigts se faufilent sous ton Ao Dai de soie blanche qui couvre tout sans rien cacher.
Nos étreintes me grisent.
— Je suis envoûté tu le sais.
Tu ne peux pas savoir, mon amour, comme quitter Hanoï est une délivrance. L’air y est devenu irrespirable. Je crois qu’il faudrait que le gouvernement interdise les engins à moteur. Tous les engins à moteur. Et qu’on revienne au pousse-pousse et au vélo. On ne s’entend plus. On n’y voit plus. La ville est un cloaque. Il fait gris-plomb en permanence, l’air est brûlant. Il y est gras comme les fumées des street shop sur les trottoirs. Les gaz plombés par une hygrométrie hors de contrôle sont si épais qu’on pourrait les attraper à pleine main. Mais c’est à pleins poumons qu’on les respire.
Les vietnamiens, pourtant placides et résignés, commencent à montrer des signes d’agacement. L’armée est sur le pied de guerre. On parle d’internements, de déplacements, de limitations d'accès internet. Avec cette pluie incessante depuis des mois, et les températures qui n’arrêtent pas de grimper, on n’a jamais vu autant de rats. Il faudrait une armée de joueurs de flûtes pour les sortir de la ville. Le fleuve rouge déborde. Les abords du lac Hoam Kiem sont interdits aux promeneurs et à la pratique du Taï Chi. On se croirait dans un remake de Blade Runner. Je vois d’ici les ennemis du socialisme à la sauce viet se réjouir de ces calamités naturelles en accusant l’incurie du régime. Ils n’auraient pas entièrement tort. Invoquer les mânes de l’Oncle Ho et la résistance à l’impérialisme ne suffira peut-être pas cette fois.
Heureusement, ma mission sur les dégâts climatiques en Asie du Sud-Est dus à la folie carbonée se termine.
L’Orient Express file maintenant vers le nord. Les voitures sont luxueuses. Un vieux charme colonial les habite encore. Le restaurant « Le Tonkin », tout de rouge et de vert revêtu, avec ses petites lampes aux abats-jour coniques, sa vaisselle raffinée, est un petit palais sur roues. Mon commis room service est un joli garçon, tout fin, tout frais et timide, au teint ocre jaune comme certaines façades italiennes, que rehausse sa livrée blanche aux boutons dorés. Il est précieux comme une fille. Il parle un bon français dénué de ces nasales haut perchées et ces sons hachés qui rendent si souvent malaisée la compréhension.
— Si vous ok, moi venir vous faire massage après le repas. Veuillez prévoir Dongs en plus.
Je ne sais ce qu’ils ont mis dans cet alcool de riz que Nguyen, c’est le nom du garçon, m’a servi dans ma cabine après le succulent repas pris dans la voiture restaurant. Le bouillon y était divin. Certains habitués de la ligne, m’ont affirmé que leur Pho, était ce qui se faisait de mieux dans tout le Tonkin. Présence possible de traces de pavot ?
Je ne vais pas tarder à somnoler.
On enchaîne les gares étapes, la ligne est plus cahoteuse soudain. Mes pensées me quittent. J’entre dans le monde des songes. Je ne me dérobe pas devant l’insistance du garçon à retirer mon pyjama de satin. Lui est nu. Déjà. Il m’oint. Dans la pénombre de ma cabine, seulement éclairée par un filet de lune pâle qui nous poursuit, les effluves d’encens m’étourdissent. Ses mains humides ont la légèreté de la soie. Elles peuvent tout. Elles savent être fermes et hardies aussi. Il transpire, halète, s’insinue. Ma virilité se tend. Je me surprends à réclamer plus.
— À ce point, pourrais-je renoncer à l’irréparable ?
Soudain, le calme. Tout s’est arrêté. Il tarde à se remettre en route. Il hoquette. Il tremble. Puis un frémissement, la voie est à nouveau ouverte. Il s’ébranle. Un à-coup, plusieurs à la file, des soubresauts réguliers, et un long, très long et doucereux bercement, suave et profond. Jusqu’au bout de la nuit.
Dans le reflet de la vitre, mon visage est tout proche, une ombre me surplombe dans le dos. Elle est légère et tenace, je n’en vois pas la fin. Si je ne sentais pas son haleine chaude et parfumée dans mon cou, ses mains fermes qui m’empoignent aux épaules, ce feu qui me consume de l’intérieur, je jurerais que je suis en plein rêve.
— À moins, bien sûr...
Les ensorcellements de l’Orient se jouent de nos rationalités occidentales. Ici plus qu’ailleurs, réalité et illusion sont des jeux de miroir qui s’entremêlent.
Je me réveille d’un bond à l’annonce de notre arrivée prochaine à Lao-Kaï, heureux comme un pinson. Je suis en pyjama. J’ai la bouche pâteuse. L’alcool de riz sans doute. Pas de bâtonnets d’encens ni de serviettes parfumées. La couchette ne montre pas de signe de désordre, elle est comme je l’ai laissée hier soir avant de m’endormir.
Et si ? Si tout ceci... Je n’en sais rien et ne veux pas savoir. Dans quelques instants, nous serons dans les bras l’un de l’autre, ma belle May.
J’entends toquer. C’est mon commis room service. Toujours aussi mignon. Impeccable.
— Pour massage d’hier soir ? Pas Dongs en plus. C’est cadeau de Nguyen.

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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Bien construit, bien améné. Merci pour cet agréable moment de lecture. A bientôt chez vous ou chez moi...
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JACB · il y a
Charmant voyage et rencontre sensuelle, un très joli moment de lecture. Merci.*****
Ma cavale est en bleu et jaune mais il me tiendrait à coeur d'avoir votre soutien pour:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-femme-est-l-avenir-de-l-homme# en finale de la DDHU.
Bonne chance

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Borodine Thomas · il y a
histoire assez captivante! felicitations ! je vous encourage avec mes 3 voix! rends moi donc visite si cela vous tente, un père noel étranger vous attend...
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Dimaria Gbénou · il y a
Belle découverte. Beau voyage. Comme je le disais dans mon premier ouvrage " la lecture est l'avion de ceux qui voyagent sans se déplacer ". Bravo parce que j'ai pu tirer profit de la lecture. 3+. Pourrrais-je vous proposer, Si vous avez le temps, de visiter mes deux textes en compétition.Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
Et
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

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Corinei · il y a
pourquoi se réveiller d'un délice pareil .... voté si vous voulez passez sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-bar-des-anges-1 et bonne année
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Felix Culpa · il y a
Je vous donne mes 3 voix et je m'abonne ! Merci de passer lire mon premier texte en concours: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-droits-de-lame
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Zouzou Z · il y a
pour ne pas se réveiller...mes voix !
en finale avec ' De sa vie en rose ' si vous aimez

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Zouzou Z · il y a
+5 ...pour ne pas se réveiller !
en finale Poésie avec ' De sa vie en rose ' si vous aimez

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Sandi Dard · il y a
Rêve éveillé. ..
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Pascal Gos · il y a
je vote bien sûr

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