Le voleur de cierges

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La cire molle coula doucement dans une espèce de moule à bougies, sous l’œil attentif de son verseur, Thomas. Avec application et minutie, ce dernier décollait des parois du récipient l’épais liquide, qui commençait déjà à agglomérer.
Thomas était fier de ce qu’il se plaisait à appeler « son œuvre », un sentiment de satisfaction grandissait depuis peu dans sa poitrine car, enfin, il parvenait à réaliser son rêve : maîtriser la lumière.
Un rêve d’enfant, direz-vous. Et peut-être avez-vous raison, mais ce songe, aussi fou qu’il puisse paraître, était devenu le but de toute une vie, une passion dévorante, au point de ne penser qu’à cela, en permanence.
Et lorsque Thomas avait trouvé le moyen de le réaliser, il n’avait pas hésité un seul instant. Même si le moyen n’était pas vraiment glorieux.
Soustraire des cierges au sein même de la « maison du Père » n’est en effet jamais vraiment très bien vu. Mais, si vous êtes désespérément dans le besoin, et que vous n’avez aucun autre moyen de vous éclairer, vous serez considéré comme un malheureux, alors que si vous utilisez ce don comme un outil, afin d’exploiter, par exemple, la cire de ces bougies sacrées, parce que vous n’avez pas les moyens d’acheter les produits chimiques adaptés, vous serez dès lors considéré comme un voleur de la pire espèce.
Cette idée fit tristement sourire Thomas :
« On a vraiment forgé une société d’égoïstes », soupira-t-il, tout en poursuivant son travail méticuleux.
Sa passion avait certes déclenché des remarques, loin d’être toutes agréables d’ailleurs. Il faut croire qu’il est plus facile de juger plutôt que d’essayer de comprendre le sens que peuvent avoir certaines choses pour les concernés.
Mais les susceptibilités de chacun sont malheureusement rarement prises en compte : il est toujours plus aisé de s’occuper de sa propre cause que de s’inquiéter de celle des autres.
La mentalité humaine est ainsi faite.
Tout en méditant avec concentration, Thomas surveillait avec un intérêt manifeste le séchage de ses futures bougies lorsque, tout à coup, l’une d’elle attira son regard.
Il s’approcha, afin de l’observer plus attentivement.
En effet, celle-là était on ne peut plus particulière et, si Thomas avait été une de ces personnes sujettes aux préjugés faciles, il aurait affirmé sans hésitation qu’elle présentait certes une assez grande difformité. Mais Thomas préférait chercher plutôt que juger.
Il tourna la bougie en tous sens, essayant vainement de comprendre comment cette dernière avait pu déjouer le despotisme du moule : la mèche, qui, habituellement, se trouvait au sommet de sa création, avait été englobée dans la cire, ce qui la rendait à peine perceptible. Le sommet avait été littéralement arrondi, comme si on l’avait raboté avec patience. Quant à sa base, elle était curieusement fine et semblait avoir été polie habilement, comme les étranges encoches qui la couvraient permettaient d’en juger.
Soudain, Thomas arrêta ses petites investigations, interdit. Mais c’était évident !
« Je viens de trouver l’idée du siècle », murmura-t-il, un sourire satisfait au coin des lèvres.
Et il se mit de nouveau au travail, avec un acharnement redoublé par l’espoir.


Madame Duster en avait assez. Malgré sa sympathie exemplaire et son loyer toujours payé dans des délais impeccables bien que ses revenus ne le lui permettent guère, son nouveau locataire, qui n’était autre que notre cher Thomas, allait décidément trop loin. Cela faisait maintenant cinq heures que ce dernier tapait avec fracas sur un...un « truc » qui faisait un bruit insoutenable.
Elle décida avec une fermeté toute caractéristique de sa personnalité qu’il était grand temps d’agir.
Ce n’était pas la première fois qu’elle était contrainte d’intervenir auprès de locataires trop grossiers pour s’excuser des désagréments causés, trop soûls pour justifier leur attitude déplacée, ou encore trop désagréables pour lui parler, mais, cette fois-ci, la situation était notablement différente. Car Madame Duster appréciait profondément ce respectable et admirable locataire, qui se débattait comme un beau diable pour clôturer ses fins de mois. Elle en avait même quelques fois pitié : il était si persévérant et perfectionniste dans son travail, si appliqué dans ses recherches qu’il méritait amplement son incroyable succès auprès des enfants du quartier, qui l’appelaient d’ailleurs le « magicien de Menlo Park », du lieu où se trouvait son laboratoire.
Madame Duster aurait été bien incapable d’expliquer l’origine de cet intéressant sobriquet mais supposait qu’il avait pour origine la fascination des enfants pour les flammes dorées, que le jeune Thomas savait étonnamment faire danser. Et elle partageait d’ailleurs avec conviction l’enthousiasme populaire à son égard.
Cependant, elle ne se laissa pas attendrir par tous ces sentiments qui envahissaient son esprit au fur et à mesure de sa réflexion et se contenta d’aller accomplir son triste devoir.
Et ce fut avec un dynamisme hors du commun que madame Gladys Duster, âgée de soixante années, franchit la salve d’escaliers qui séparait son étage et celui du dessus, où le charmant locataire persévérait dans ses nuisances sonores.
Elle soupira brièvement, prise de quelques scrupules passagers, avant d’ouvrir avec fracas la mince porte qui la séparait de son bruyant voisin :
« Ce n’est pas bientôt fini tout ce bruit ? Cela fait au moins cinq heures que vous dérangez tout le voisinage ! Je veux bien que vous travailliez à vos inventions mais vous ne pensez pas que vos diverses illuminations pourraient se faire en silence, monsieur Edison ? ».
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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Bien écrit, bien améné & Je ne m'attendais pas à cette chute, bravo pour le suspens, bien trouvé !