Le vieux mélèze

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Un souhait, une tentative, un désir: partager les émotions... Contemplatif dans l'agir, je vogue, toujours en quête d'expériences, de rencontres... Marche et méditation, lecture, écriture  [+]

Image de Été 2021
Je suis parti de nuit, afin d'assister au lever du soleil sur la vallée ainsi qu'à l'apparition furtive des chamois.
À l'aube, ils descendent des crêtes, en quelques bonds prodigieux, vers un cours d'eau situé à mi-pente. Les abords du ruisseau sont recouverts d'une précieuse végétation — rare dans cet immense éboulis. Cette famille de bovidés boit très peu, ce sont les herbes, les graminées, les fleurs, gentianes, iris, rhododendrons, qui les attirent. La harde qui occupe le secteur est constituée d'une vingtaine d'animaux seulement — dont un mâle, qui ne daigne se découvrir à ma vue qu'en de rares occasions pour me gratifier d'une de ses majestueuses apparitions dont il a le secret, et qui me laisse sans voix.
Il faut deux heures pour arriver au col de Chétive. La vue est splendide, un œil attentif distingue la vallée encore plongée dans la brume, les sommets alentours révélant le lever du soleil et, au loin, le Vieux Chaillol qui domine la chaîne des Écrins, parsemée de névés.
Habituellement, je continue sur le chemin de ronde vers le col de Gleize, mais aujourd'hui, j'ai prévu de redescendre, après une brève pause, vers la vaste forêt de mélèzes, de pins sylvestres, de hêtres et de sapins. Je veux rendre visite au vieux et gigantesque mélèze que les gens du pays nomment justement « le Géant de la forêt ». Il faut trois adultes se tenant par la main pour encercler le tronc de cet arbre. Du haut de sa quarantaine de mètres, le titan se tient droit et vigoureux, domine la forêt, nonchalant — comme si le temps n'avait aucune prise sur lui.
J'ai depuis longtemps un rapport intime et respectueux avec les arbres. Apposant mes mains contre un tronc, j'ai la sensation d'y puiser de l'énergie, appelée par les uns énergie tellurique, par d'autres énergie cosmique — peu importe les mots pour désigner quelque chose qui nous dépasse. Quand je rends visite au fameux mélèze – dont il faut connaître l'emplacement, car malgré sa haute taille, on ne le voit pas depuis le sentier – j'ai l'impression de rencontrer un vieux sage. Le simple fait de me tenir sous ses plus basses branches m'apaise, m'encourage, me réconcilie avec le monde. Depuis trente ans, plusieurs fois chaque année, je m'approche de ce vieil ami, de ce vénérable maître. Au fur et à mesure que chacun de mes enfants était capable de marcher jusqu'au conifère, je l'y menais pour faire les présentations. Maintenant, ce sont mes petits-enfants qui s'y rendent avec leurs parents. Je les accompagne, parfois.
Chacun ressent et réagit différemment, certains s'en désintéressent, d'autres sont émerveillés, je laisse faire, sans insister. J'apparente cela à un pèlerinage, une initiation qui répond à un devoir de transmission. Mon épouse n'est pas insensible à cette expérience, nous y allons souvent ensemble.

Aujourd'hui, je sais, sans pouvoir me l'expliquer, que je dois être seul avec le Géant de la forêt. Ai-je entendu un appel ? Suis-je un peu fêlé, en proie à la confabulation ? L'ancien garde forestier, qui s'appelait René, me parla du vieux mélèze seulement quand il eut confiance en moi. Je me souviens d'un soir, la veille de notre montée jusqu'à ce lieu qui était sacré pour lui. Il m'avait invité à dîner dans son antique demeure, une ferme du temps de ses arrière-grands-parents. Au cours du repas, il me parla du Géant de la forêt, un colosse âgé de 600 ans, comme s'il évoquait l'un de ses propres ancêtres. Et quand sa voix se tut, s'installa un silence religieux empreint de respect que je me gardai bien de briser.
C'était un soir d'été et René me proposa de sortir, nous nous sommes assis sur une marche devant la porte et avons observé le ciel qui s'assombrissait. La première étoile apparut et bientôt, la nuit profonde, une nuit sans lune, recouvrit la vallée.
René me désigna le ciel immense pour me décrire les constellations. Sans nous concerter, nous sommes allés dans la cour, avons étalé une bâche pour nous allonger dans le noir. Je me sentis absorbé par l'infini. Je serai à tout jamais reconnaissant à René pour ces moments simples, paisibles, heureux, et surtout chargés de confiance, d'apprentissage de la nature — que ce soit les champignons, les hautes montagnes, la forêt, le ciel, ou bien les animaux.
Bien des années se sont écoulées. Le mélèze n'a pas changé — que représentent pour lui trois décennies ? Pour moi, par contre, c'est une belle tranche de vie, dont j'ai apprécié chaque instant. Je sens naturellement la fatigue s'installer, insidieusement. J'ai de plus en plus de mal à grimper et je réalise que c'est probablement la dernière fois que je vois ce bel arbre, que je le touche, lui parle et l'écoute.
Je ne suis pas triste, non.
René est parti, je partirai aussi... mais il y aura toujours des visiteurs – des pèlerins, des initiés, qui viendront écouter le vieux mélèze – jusqu'au jour lointain où le Géant exhalera son dernier souffle de vie.
Puis la forêt disparaîtra à son tour, ainsi que les montagnes, victimes de l'érosion et de la distension. Mais la vie se poursuivra, de millénaire en millénaire, toujours la vie vaincra, plus forte que la mort, quel que soit le mal que l'homme fait subir à la nature.

Voilà ce que me promet le vieux mélèze... et je le crois.
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Denis Infante · il y a
Chapeau bas, comme à chaque fois ou l'on rencontre la beauté!
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Randolph B. · il y a
Merci beaucoup, cher ami des arbres et des lectures croisées !
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Lola LM · il y a
Très beau texte sur l'éternité de la nature. Comme la montagne est belle !
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Randolph B. · il y a
Merci beaucoup !
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Patrick Devillé · il y a
C'est un très beau texte, ode à la nature malmenée ... j'aime les arbres aussi comme des frères, vieux sages venus de si loin, bien avant nous...
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Randolph B. · il y a
Merci Patrick, ça fait toujours plaisir de rencontrer des personnes qui ressentent et respectent la nature, une entité avec laquelle il faut essayer de vivre en symbiose.
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Patrick Devillé · il y a
Exactement..
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France Passy · il y a
C’est magnifique. Si je pouvais un jour voir ce mélèze ! Je suis sûre qu’il me parlerait de paix
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Randolph B. · il y a
Il vous attend, dans les Hautes-Alpes...Merci pour votre lecture, France.
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A. Sgann · il y a
Voilà !
C'est fait !
Et vous avez raison mon vote avait disparu !
Bonne soirée !

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Randolph B. · il y a
Merci beaucoup, bonne soirée également !
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Virgo34 · il y a
En communication étroite avec la nature... C'est beau !
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Randolph B. · il y a
Merci beaucoup, Virgo !
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Margue xx · il y a
c'est beau et cela me parle, j'aime les arbres depuis toujours, et tu me ferais presque aimer la montagne!
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Randolph B. · il y a
Presque...dommage ! Merci Margue !! :-)
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Benjamin Meduris · il y a
Le vieux mélèze se cache au fond de la vallée mais trône pourtant dans ton esprit, Randolph.
Son existence reflète celle des Hommes dans sa fatalité, mais il est cependant bien plus... Un exemple de force et de longévité.
Je trouve ton écriture très agréable, épurée et touchante.
Un vrai plaisir !

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Randolph B. · il y a
Merci pour ta lecture attentive, Benjamin, et pour ton appréciation encourageante.
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Clarajuliette · il y a
Randolph, vous avez écrit là un très beau texte. Ce beau et vieux mélèze je le vois, là, devant moi. Vous nous parlez de transmission, de respect, d'admiration et d'étonnement et bien sûr de notre belle nature souvent malmenée.
Je ne sais pas si j'ai appuyé sur les bonnes touches pour voter et vous donner des points. je votre pour votre mélèze bien sûr.
Clarajuliette

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Randolph B. · il y a
Merci beaucoup, Clarajuliette, pour ce commentaire généreux ! J'ai vérifié, votre "like" est enregistré ! C'est sympa de vous en être soucié !
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Odile Nedjaaï · il y a
Très bel hymne à la nature ! Auprès de mon arbre, je vivais heureux...
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Randolph B. · il y a
Merci beaucoup, Odile. Bonne journée.

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