Le vieux Marceau

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Une petite plume parmi tant d'autres, une petite plume de colibri ou de colombe, un souffle léger qui se pose sur le papie  [+]

Le vieux Marceau était cueilleur de mandragore, de pivoine, de garance, mi-rebouteux mi-sorcier, connu dans le pays pour guérir les maux que la médecine méconnaît. Des plantes qu’il cueillait il faisait des petits bouquets qu’il mettait à sécher, pendus au plafond de son atelier. Il était le dernier de sa famille à conserver ce savoir-faire ancestral comme venu du fond des âges, l’unique gardien de secrets qu’il protégeait dans un coffret en okoumé. Un escalier en colimaçon menait à son atelier caché sous les combles de son humble demeure. C’était une pièce sous charpente, une charpente en coque de navire renversée qui donnait à la pièce une hauteur majestueuse. La lumière filtrait par deux petits fenestrons sans vis-à-vis, laissant dans une quasi-pénombre les fioles, les livres et autres curiosités amoncelées dans ce lieu propice aux accumulations de toute sorte. Là, hors du temps, hors des hommes, les choses plus que les êtres prenaient vie en une sorte de prosopopée quotidienne : herbes, livres, animaux empaillés ou conservés dans l’alcool, chaque objet s’animait de façon inexpliquée ; Marceau lui-même ne s’adressait plus qu’à eux, en oubliant parfois sa nature d’homme. Il passait ainsi des journées entières dans l’atelier à confectionner des onguents, à lire les secrets du coffret et à s’en imprégner comme une éponge. Depuis quelques temps pourtant, la fatigue prenait le pas sur sa vitalité et le vieil escalier devenait de plus en plus pénible à gravir. La vieillesse le rattrapa une fin orageuse d’après-midi d’août ; Marceau revenait d’une cueillette, les bras chargés de mandragore. Épuisé par sa longue marche dans la campagne suffocante, il monta très lentement l’escalier en colimaçon pour faire sécher sans tarder le précieux butin. Sous les combles, la chaleur était écrasante ; les plantes mélangeaient leurs odeurs et des effluves de parfums sauvages se répondaient d’un bout à l’autre de la pièce en une symphonie enivrante. Marceau, le souffle coupé par les trente marches, s’écroula sur son fauteuil, exténué ; un nuage de poussières s’en échappa. Aujourd’hui, nulle prosopopée, le silence régnait, lourd et pesant comme l’atmosphère de cette fin de journée. Le vieil homme sentit une vive douleur dans sa poitrine. Il avala en hâte un de ces cachets mystérieux dont il détenait la recette et s’assoupit quelques instants, laissant ses jambes fourbues se délasser. Dehors l’orage éclata, terrible, couchant le grand chêne dans le jardin, faisant grincer le bois de la charpente comme la coque d'un navire en pleine tempête. Voilà que la foudre s'invita par un des fenestrons resté ouvert. La pièce s’embrasa en quelques secondes, Marceau n’eut pas le temps de voir l’horrible spectacle, son cœur s’était déjà arrêté. Le brasier attira vite des villageois. Ils restèrent là, impuissants devant le spectacle ; les uns criaient, les autres s’arrachaient les cheveux et se frappaient la poitrine de douleur. Il ne resta rien de la maison, le coffret en okoumé brûla avec ses secrets, laissant la campagne orpheline de son vieux sage. On ne retrouva dans les débris que les boutons de nacre de sa chemise, reliques quasi saintes qu’on vint bientôt prier des quatre coins du pays.

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