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Le vieil homme, la petite et la mer

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FINALISTE
Sélection Public

Souviens-toi, Petite, il y avait la mer qui lavait les rochers. Bien accrochés au granit rose, nous surplombions le gouffre. Nos yeux défiaient les assauts d'écume et d'eau rageuse vingt mètres plus bas. Nous étions agrippés l'un à l'autre pour ne pas glisser dans la bouillonnante marmite de l'enfer.
Tu avais 11 ans. Quant à moi, une longue existence de soixante-dix ans venait de s'affaler sur mes épaules.
Tes longs cheveux noirs dansaient dans le vent du large. Te rappelles-tu, Petite, que dans la nuit tombante, juste après le dîner aux bougies dans cette maison de pêcheur, nous allions parcourir la lande ?

Passé le champ d'artichauts, puis la plage aux choux marins, l’épaisse bruyère étendait sa tendre moquette sur laquelle tu sautillais avec l'agilité de l'enfance. Nous prenions garde aux branches épineuses des quelques prunelliers vivaces qui osaient affronter les bourrasques. Chemin faisant nous humions l'air chargé de senteurs d'humus et de genêts que l’automne nous offrait. Ce mois d'octobre n'était pas froid. Nous étions bien tous les deux, simplement bien.

Plus les déferlantes venaient frapper le chaos de granit qui nous entourait et plus nous accélérions le pas pour ne rien manquer du spectacle que ce bout de terre lointaine allait nous offrir. Arrivés au plus près du bouillonnement de la mer, nous choisissions toujours les mêmes rochers plats en guise de transat. Dès lors, les rêveries aux étoiles pouvaient commencer.
C'est ici que nos ancêtres avaient toujours vécu et je voulais que tu le saches, Petite. Qu'enfin tu lâches ton smartphone et prennes le temps de tendre l’oreille vers la mer porteuse de complaintes celtiques. Que tu écoutes le vent du large chuchoter l'histoire de notre famille. Je voulais que tous deux nous fassions la nique à tous ces Korrigans qui nous observaient cachés dans les ajoncs. Ces lutins espiègles vêtus de goémon croyaient qu'on ignorait leur présence. Nous en avions bien ri. Dans la région, nul n'ignorait que leur village se trouvait au fond de l'eau, à quelques encablures du gouffre. Nous, on ne nous abuse pas aussi facilement.

Te souviens-tu, Petite, de cette visite à la chapelle familiale Notre Dame de la Pitié. La dernière fois que sa cloche avait tinté, c'était à l'occasion de mon baptême. Nous avions fait une photo et tu avais voulu grimper sur le socle du calvaire couvert de lichen. À l'intérieur, entourés de reliques et d'ex-voto, reposent nos ancêtres. Je te les avais tous présentés les uns après les autres. Puis, en sortant, tu t'étais exclamée :
— Au revoir, je suis la petite dernière !

Hum... les résidents en étaient restés baba. Ils n'ont pas fait le moindre commentaire lorsque nous avons tiré la lourde porte ogivale derrière nous.
Et puis je t'avais dit ceci :
― Ferme ton anorak, Petite, nos breizh bottes suffiront à notre confort et asseyons-nous un instant sur la margelle du calvaire. Prête-moi l'oreille, je vais te conter l'histoire du grand Bertrand devenu Connétable, d'Ernest le Zouave mort en 14, de François le tueur de renards, je vais te parler de...

Finalement non, tu n'en avais que faire. Tu avais bien trop hâte de reprendre contact avec tes copains, copines et autres amis tout aussi virtuels que mes Korrigans. Pour cela, un portable est bien plus utile qu'un grand-père radoteur qui se prend pour un barde breton. De plus, je ne sais pas jouer de la harpe celtique, tu le sais bien.

Nous étions retournés au gouffre, dans cette robuste demeure de pêcheurs. Là où la tombée de la nuit venait déposer un peu de poussière de lune dans ton regard pétillant.
Là où toutes les tempêtes du monde ne pourraient rien contre nous. Aujourd'hui, Petite, les jours ont passé... une éternité s'est déroulée. Si mes mains tremblent un peu en t'écrivant, c'est à cause du noroît, ce vent qui a rendu fou plus d'un marin. Sais-tu que des embruns bretons sont les larmes du temps qui glissent sur les joues ? Oui, les embruns c'est comme cela aussi.

Mais un jour très proche, Petite, tu verras. Sous la pression de puissants flots marins, les murs que Dahut, la pernicieuse sirène, a dressés pour nous séparer voleront en éclats.
Sur la grève soudain dégagée, un luisant chemin de galets apparaîtra. Un chemin que la mauvaise fée a dissimulé trop longtemps, celui qui te mènera à la maison dans les rochers, la maison de la mer, la maison de ton Grand-Père.

PRIX

Image de Printemps 2019
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Alain de La Roche  Commentaire de l'auteur · il y a
Je ne suis pas sur Twitter
Quelle erreur
Quelle erreur
Je ne suis pas sur Facebook
Quel gros plouc
Quel gros plouc
Ni sur les réseaux sociaux
Quel nigaud
Quel nigaud
Comment voulez-vous, je vous prie
Que sur SHORT, j’emporte un prix

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Champolion · il y a
Et pourtant,tu caracoles en tête mon cher Alain!
Comme quoi,est-ce bien utile de vouloir "être partout?"
Mes voix
Champolion

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Alain de La Roche · il y a
Merci Champo. Pour une fois que je suis premier quelque part...
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Jeanne · il y a
Un très joli titre qui accroche le regard du lecteur tel un accroche-cœur, un bien charmant conte de faits, un instant de vie empli de poésie, empreint de pudeur, un récit tendre, tendrement émouvant qui s’inscrit dans l’air du temps, fleure bon la Bretagne, la bruyère, les mousses, les lichens, le goémon, la terre armoricaine, nous emmène au pays merveilleux des Celtes où poussent les légendes à tous les coins de lande, et les farfadets comme des champignons, dans une forêt enchantée où les géants de papier murmurent des secrets, gémissent les jours de grand vent, sur la ramure d’une branche paternelle qui s’enroule autour de l’arbre de vie, s’ancre, s’enracine, s’enroche au creux de la Roche. Et le barde breton nous entraîne au bord d’un gouffre, un abîme mystérieux où s’engouffrent les lutins, où nichent les Korrigans, légende ou sornettes… imagination ou réalité... les contes et les légendes ont tous et toutes un fond de vérité.
Belle chance au vieux loup de mer, à la petite sirène et la mer, l'océan qu’elle entend chanter au creux de son oreille, des fragments de vie, des bribes de bonheur, des échos du passé portés par le vent de mer, le vent de terre de Breizh, la rebelle au tempérament de braise. « Dis Monsieur, dessines-moi un... breton » dit la Petite Princesse au Renard.
Kenavo Monsieur de la Croche, belle soirée et à tantôt.

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Jeanne · il y a
Ils ont des chapeaux ronds, ils musent, s’amusent comme des fous, vivent les bretons. Ils jouent du biniou, du pipeau, de la cornemuse, vivent les bretons, ils portent des sabots, font des rondos, des ronds dans l’eau, vivent les bretons !
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michel jarrié · il y a
Excellent texte ! Votre commentaire ne l'est pas moins Jeanne.
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Jeanne · il y a
Merci cher Jarrié pour cette charmante appréciation et encore au vu de sa longueur j’ai tronqué mon commentaire pour moitié, voire aux deux-tiers, évitant ainsi à ce fil de ployer sous le poids de mes Dires et à l’auteur des maux de tête certains. :-)
A propos de vieil homme, d’homme sage, puisque je vous ai sous la plume, passez sur ma page découvrir L’homme de Vénétie, bien que selon le dicton En avril, il ne faut se découvrir d’un fil. Belle fin d’après-midi et à tantôt.

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Mimine · il y a
Je crois que c'est bien ici qu'est votre place... Enfin, un peu en Bretagne et un peu ici :-)
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Alain de La Roche · il y a
Si vous pouvez me rencontrer à Paris, vous trouverez mon âme dans les Côtes d'Armor et mon cœur dans la cathédrale de Tréguier.
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RAC · il y a
"un jour sur le pont de Tréguier, landera lidéré... j'aperçus une fille, landera lidéré..."
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Alain de La Roche · il y a
J'aperçu une fille, une deux trois délira
Qui s'est mise à pleurer, landéra lidéré

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RAC · il y a
Yes ! Bon, on va pas faire tous les couplets mais ravie que vous ayez apprécié mon clin d'oeil... A+++
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Michel · il y a
Belle ambiance entre nostalgie et paradis retrouvé
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MCV · il y a
Quel punch! ça me rappelle une chanson de Marie-Paule Belle (je ne suis pas parisienne ça me gêne, ça me gêne...)
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Fred Panassac · il y a
Allons allons Alain pas de défaitisme puisque vous êtes quatrième à deux jours de la finale sans racolage ! N’est-ce pas une preuve de qualité pour votre texte ? Un texte qui m’avait d’ailleurs échappé comme quoi on passe à côté de belles choses. Je viens soutenir le grand-père et sa petite fille encore à temps, cette histoire est triste car je n’ai su déterminer si la petite-fille était complètement passée sous l’emprise de la sirène tentatrice synonyme d’au-delà. Je préfère penser qu’elle attend juste de rejoindre son grand-père dans la vraie vie, une fois qu’elle en aura assez des sirènes . Mes 5 voix pour un beau texte qui mérite sa belle place. Je suis passée, par une sorte de bête principe de non-ingérence, à côté d’un prix à ma portée : je n’avais pas lancé d’invitations dans mes commentaires.
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Alain de La Roche · il y a
Merci Fred, votre appui m'est précieux.
Bientôt deux années que la sirène tient la Petite sous son emprise. Le jour où elle arrivera à se libérer, le vieil homme ne sera peut-être plus en situation de la prendre par la main pour la guider sur le chemin des douaniers, le long de la côte de granite rose.
Par contre, je mettrai à sa disposition, ce texte et l'ensemble des commentaires qui en découlent.
😏

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Philippe Collas · il y a
Etre partout...C'est être nulle part !
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michel jarrié · il y a
Les pronostics sont fait pour être déjoués. Grosse cote. Bonne chance.
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Alain de La Roche · il y a
Merci Jarrié,
Vivian Roof vient de me demander (me supplier) de voter pour sa nouvelle.
Pour l'instant, je suis premier et lui deuxième.
Si je vote mes 5 pions, il passe premier.
Franchement, vous qui êtes un homme sensé... que ferriez vous ?
😁😁😁

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michel jarrié · il y a
Tu sais Alain ( le tu est pour moi gage d'amitié ) le fair-play ( ou l'esprit sportif ) a toujours prévalu. Nous sommes une belle confrérie, là est l'essentiel. Il est vrai que cet esprit m'a valu souvent l'épithète de ''ravi de la crêche''. Qu'importe ! Allez bonne chance et laissons faire le destin. N'empêche que j'aurais bien aimé pondre ton texte.
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Vivian Roof · il y a
Personnellement, en homme sensé, moi je voterais pour Vivian Roof !
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Alain de La Roche · il y a
D'accord Vivian, je suis comme Jeanne, elle et moi ne pouvons rien te refuser.
Comme je lui dis toujours, "on le gâte trop ce petit".

Quoi qu'il en soit, j'encourage vivement mes lecteurs à se rendre à "Cambrure-la-Douce", il ne seront pas déçus du voyage.

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michel jarrié · il y a
Et comment !
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RAC · il y a
...Votez pour quelqu'un qui est bien loin derrière vous 3 ! MDR !
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
très drôle et très bon!
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Marie · il y a
Très joli texte tendre empreint de poésie et de mélancolie. Petite reviendra pour sûr vers la maison de Grand-Père, dans cette Bretagne si bien décrite.
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Zutalor! · il y a
Tout à fait... Une "force tranquille", aussi ?
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Stéphane Sogsine · il y a
je vous ai trouvé au hasard d'un commentaire sur "la galette au korrigan" et je ne regrette vraiment pas de vous avoir rendu visite. Votre texte est merveilleux de sensibilité, de nostalgie et d'espérance. J'ai vraiment aimé
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Frédéric Bernard · il y a
Merci beaucoup pour l'invitation et pour cette plongée dans le folklore et le paysage breton.

J'aime beaucoup cette nouvelle rédigée majoritairement à la deuxième personne du singulier car entièrement tournée vers l'autre, message d'un grand-père à sa petite-fille. On perçoit bien les valeurs communes qui unissent les deux personnages autour de leur région et de leur folklore tandis que se dessine malgré tout l'inévitable contraste générationnel entre la tradition et la modernité, entre les korrigans et le smartphone. Au passage, très bonne analogie entre les insaisissables korrigans des légendes et les créatures virtuelles et plus ou moins déconnectées de la réalité qui hantent les réseaux sociaux.

Le dernier paragraphe met bien en évidence la tendance qui frappe de nombreuses familles ou fratries : l'éloignement, qu'il soit provoqué par les études, la vie professionnelle ou les caprices d'une fée malveillante. Quel que soit l'âge du lecteur, il ne peut qu'adhérer au message : il faut garder un lien avec ses racines, ce sont elles qui nous ont poussé de l'avant, nous font tenir et nous permettront d'aller toujours plus loin. Jeunes gens, prenez le temps de rendre visite à vos aïeux ; anciens, n'ayez aucune hésitation à dire à vos proches qu'ils vous manquent :-)

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Carine Lejeail · il y a
Quel merveilleux texte! Il comporte toutes les choses que j'aime particulièrement : la relation d'une enfant et de son grand-père, le doux rapport avec la nature (la Bretagne en plus!!) et des phrases d'un style magnifique. J'ai vraiment pris beaucoup de plaisir à vous lire et je vous en remercie.
Je vous invite à découvrir mon univers et à me porter plus loin si le cœur vous en dit:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/journal-de-guerre

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jusyfa *** · il y a
Bonjour Alain, je reviens vers vous car J'ai déjà eu le plaisir d'apprécier votre belle plume et vous avez été sensible à certains de mes écrits.
Si vous en avez l'envie, Je vous propose une nouvelle (policier/ thriller) en lice du GP été :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sofia-4
Si je vous ai déjà sollicité, je vous prie de m'excuser et de ne pas tenir compte de ma demande.
à bientôt.
Julien.

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Michel Potherat · il y a
Je découvre Alain de La Roche et n'en reviens pas, je reste scotché sur le rocher, fouetté par le ballet incessant des vagues qui s'éclatent, rêvant d'une petite sirène brune assise sur mes genoux aspirant goulûment les larmes du temps...
Merci Alain

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Daniel Nallade · il y a
Mon soutien !
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Alain de La Roche · il y a
Merci Daniel, votre soutien indique que vous êtes un homme de goût.
😁
Enfin, je l'espère...
😉

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Daniel Nallade · il y a
Faut voir !
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Doria Lescure · il y a
voilà un émouvant récit, en forme de testament intime d'un grand-père à sa petite fille, porté par l'ambiance légendaire de la Bretagne et dans lequel on croit bien entendre le ressac de l'océan. Pour ce très joli moment de lecture, voici mes voix.
Si l'envie vous venait de frissonner, et dans un tout autre genre, je vous invite sur mes lignes à la rencontre de mes "effroyables chimères".

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RAC · il y a
C'est rare qu'un texte me touche mais c'est tellement criant de vérités qu'au delà du zef, de l'air salé et des Korrigans, le petit brin de nostalgie qui transparait fait piquer les yeux... Merci & à bientôt...
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Alain de La Roche · il y a
Merci pour ton passage RAC, et... à bientôt, sur tes textes par exemple.
😏

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Daënor Sauvage · il y a
Bonjour Alain.
Un joli texte sous les traits d'un grand-père qui cache bien son jeu. Je ne m'attendais pas à cette fin et je la trouve très réussie ! :)
J'aime également la forme du récit, simple, efficace, très bien écrite avec son vocabulaire tout à fait adapté aux contes pour enfant comme aux récits pour adultes. Un bel équilibre se trouve là. Si je puis me permettre une "correction" : Sais-tu que des embruns bretons sont les larmes du temps qui glissent sur les joues ? => Je remplacerai des embruns par les embruns : cela évitera de faire douter le lecteur sur les embruns (combien ? lesquels ? Pourquoi ?...) pour simplement donner la vision très poétique de la phrase.
Mes salutations,

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Alain de La Roche · il y a
Exact ! Trop tard pour modifier mais la remarque est juste.
Merci Daënor, que ceci ne t'empêche pas de voter, l'été arrive à grands pas.
😊

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