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Le vieil homme et le train fantôme

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Chaque soir, le vieil homme venait s'asseoir au bord du chemin pour voir passer, lentement, très lentement, sans bruit, un train qu'il ne distinguait pas très bien: enrobé d'un brouillard léger, il semblait glisser dans l'air avant de disparaître, de s'évanouir.
Rentré chez lui, il y pensait encore, si bien qu'une nuit, pendant son sommeil, dans un rêve,, il y monta. Où allait-il? Il ne le savait pas. Qui allait-il rencontrer? Il ne le savait pas non plus.
Bientôt, une douce lumière bleue l'enveloppa; des visages connus, souriants, l'entourèrent, comme ceux de son père, de sa mère, qu'il avait beaucoup aimés, ceux de vieux amis qui semblaient contents de le voir, ainsi que ceux de lointains parents.
-Que faites-vous ici? leur demanda-t-il.
- Nous t'attendions et nous sommes venus te chercher! dirent-ils.
- Où voulez-vous m'emmener?
- Dans un pays nouveau pour toi, lui dit sa mère. Il y fait toujours beau, toujours chaud. L'herbe des prés y est toujours verte. la forêt est remplie d'oiseaux qui chantent. On respire partout un air de bonheur. Viens, nous parlerons en chemin.
Mais la voix de sa mère soudain se perdit.
Il fut alors plongé dans un lieu très noir, très froid. des cris s'élevaient de partout: des cris de rage, de colère, de haine, de douleur. Brusquement, le visage menaçant de son ancien voisin lui apparut.
- Autrefois, tu m'as volé un champ, le plus grand, celui qui faisait vivre ma famille. A cause de toi, j'ai vécu dans la misère. Tu es devenu riche, opulent, mais regarde mes enfants, si maigres, si chétifs: ils sont morts de faim. J'ai ici des amis. Suis-moi! Ils vont me venger! ajouta-t-il en l'attrapant par le bras.
Le vieil homme, les yeux écarquillés, fut tiré malgré lui vers le bas. Il fut accueilli par des quolibets, des injures. Lorsqu'il parvint à s'éloigner, il se trouva nez à nez avec un autre visage décharné. Mais qui était-ce? Il y a si longtemps qu'il ne l'avait pas vu que tout d'abord il ne le reconnut pas.
-C'est moi, l'un de tes voisins d'autrefois, dit l'homme qui avait l'aspect d'un mendiant. Dans le village, tu n'étais pas pire, mais tu n'étais tu n'étais pas meilleur qu'un autre. Je vivais au milieu d'ordures. Ma maison était délabrée. Je ne pouvais pas y dormir lorsqu'il pleuvait, car elle n'avait pas de gouttières. L'eau s'abattait sur moi. Personne ne m'a jamais proposé de l'aide. Je n'ai jamais eu, de la part de quiconque, une parole de bonté.
- Ah, je te reconnais, dit le vieil homme. Tu es Aristide et tu faisais peur aux enfants.
- Peur aux enfants? Ce sont eux, plutôt, qui me terrorisaient. Ils me jetaient des pierres, ces garnements, excitaient les chiens contre moi. Je ne faisais que me défendre.
- Oui, oui, dit le vieil homme, pensif. Et je me souviens du jour où on t'a retrouvé, pendu à une porte de ton grenier.
- Maintenant, suis-moi. je vais te faire voir les lieux où vivent des malheureux comme moi.
Il agrippa le bras de son ancien voisin. Celui-ci ne dut son salut qu'au peu de force qui lui restait.
Il traversa tant bien que mal des fossés pleins d'une eau malodorant, enjamba les détritus. Il espérait se retrouver à l'air libre, mais c'est une autre rencontre qui l'attendait: celle d'un grand oncle oublié. Celui-ci, dès qu'il le vit, devint rouge de colère et le menaça de sa canne.
- Toi, n'approche pas! lui cria-t-il.
- Et pourquoi? Je voulais te saluer!
- Maintenant?...alors que pendant plus de dix ans, je n'ai pas eu une seule visite de ta part, tandis que j'étais cloué au lit, sans personne pour m'aider. Et pourtant, je t'avais prêté de l'argent, au moment où tu en as eu besoin. Ingrat!
Il leva alors son bâton, prêt à frapper le vieil homme. Celui-ci eut si peur qu'il fit un énorme bond...et tomba brutalement se son lit! Dans sa chute, il se cogna durement la tête contre un tiroir et pendant quelques instants, perdit connaissance. Quand il reprit ses esprits, il vit que du tiroir renversé étaient tombées, éparpillées, des photos du temps jadis: ses parents, sa famille, et même sa jolie fiancée, celle qu'il avait perdue, qui n'avait pas voulu, finalement, l'épouser. Il songea à elle un moment, ainsi qu'aux enfants qu'ils n'avaient pas eus. Oui, il avait vécu seul, très occupé par ses affaires et par lui-même.
Il se leva enfin, péniblement, sortit sur le pas de sa porte et regarda la maison voisine, désormais vide. Pour la première fois de sa vie, il eut des regrets..
Il marcha à travers le village et se retrouva devant la misérable cabane qui avait été celle d'Aristide. Les ordures étaient toujours là. Le coeur du vieil homme se serra. Il alla encore plus loin, au bout du village. Il connaissait, bien sûr, la femme âgée qui vivait là. Il s'arrêta et l'entendit frapper à la vitre de sa cuisine. Il s'avança, entra, et, pour la première fois depuis longtemps, lui qui avait si longtemps en solitaire, il eut une longue conversation avec l'un de ses semblables. Ils évoquèrent bien des souvenirs, parlèrent du temps de leur jeunesse, de beaucoup d'événements passés. Il se sentait réconforté.
Etait-ce son rêve ou le coup qu'i avait reçu sur la tête. Il n'était plus le même.
Pendant plusieurs semaines, il évita d'aller s'asseoir au bord du chemin pour y regarder passer le train fantôme; il avait beaucoup de choses à réparer autour de lui.
Mais un soir où il se sentait particulièrement fatigué, il y retourna. Le train s'avança dans une douce lumière bleue; il ralentit, s'immobilisa à sa hauteur. Le vieil homme y monta, se confondant avec la brume bleuâtre et on ne le revit jamais plus.
FIN
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