Le vieil arbre à moitié mort

il y a
4 min
582
lectures
199
Finaliste
Jury
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Un texte qui regorge de vie. L'histoire de ce couple s'exprime dans les silences plus que dans les quelques pistes données par l'auteur. Les

Lire la suite
Sur la terrasse, François attendait que quelque chose se passe. Pourvu qu'il pleuve, que les gouttes noires tombent sur sa peau moite de sueur. Le nuage arrivait droit sur lui. Il était prêt à le recevoir en pleine face. Déjà, il malmenait les palmiers du jardin. Le vieux pin d'Alep se tenait là, immobile. Ses branches ressemblaient aux bras secs et décharnés d'un vieillard. Ce qu'il restait de sa couronne semblait calciné. Son tronc crevassé s'élevait haut et tortueux. Un peu comme lui, le dos cassé. Un épais tapis d'aiguilles et de cônes recouvrait ses pieds. Quelle crasse cet arbre, rabâchait-il. Son écorce blessée lui donnait un aspect misérable. Certains soirs, François rêvait de le tronçonner à la sauvage car il lui gâchait la vue. Mais il s'étonnait de ressentir également de l'attachement pour le vieux pin à moitié mort. Son regard s'était posé sur lui si souvent, qu'il imaginait ses pensées suspendues à ses branches. Le vieil arbre ne crevait-il pas lui aussi d'envie de sentir les fraîcheurs diluviennes le recouvrir ? Mains osseuses implorant le ciel. Un arbre et un homme à la merci des dieux. À quand cette première goutte ? « Allez, vas-y, traverse-moi ! » pensait François. Il s'était alors traîné jusqu'à la forêt.
— Où vas-tu ? avait demandé Sofia, étonnée.
— Sur la plage, je veux voir la tempête arriver.
— Attends-moi !

Elle l'avait rejoint sur le sentier qui descendait au milieu des pins parasols. Avant d'atteindre la plage, une question inattendue :
« Tu ne regrettes pas ? »
Depuis leur arrivée, ils n'avaient pas pris le temps d'y répondre. Ce projet, ils l'avaient imaginé, échafaudé de concert. Quand ils avaient vu l'annonce, à peine y avaient-ils cru. La Cabane, comme il l'avait baptisée, se trouvait en bordure de la réserve naturelle. Deux cents mètres de dunes et de forêt les séparaient de la plage. Un besoin de changement indispensable dans leur vie. Qu'était devenu leur couple ? Une fois les enfants partis, se retrouver soudain tous les deux leur avait fait peur.
La pluie avait rempli entre eux le silence. Épaisse et grasse, s'écrasant violemment à la surface de l'eau jusqu'à la faire pâlir. Une pluie souillant leurs cheveux, leur visage, leurs vêtements. En un instant, trempés jusqu'à l'os. Une gifle froide sur leur corps usé ressuscitant. Ils s'étaient précipités vers la maison. Au milieu du jardin, le pin d'Alep avait l'air pitoyable sous la pluie. François avait subitement eu envie de Sofia, de la prendre brutalement. À quand remontait la dernière fois ?
Ils dégoulinaient sur la terrasse. Une odeur de soufre s'était répandue dans l'air. Il avait ôté son t-shirt pour le laisser sécher au dossier d'une chaise. Aucun doute, la tempête ne faisait que commencer. Dans le vent, il lui semblait entendre le vieil arbre gémir. Son tronc grinçait et pourtant, il ne bougeait qu'à peine. Cramponné à la terre, il résistait, mais le combat était perdu d'avance. Sans plus attendre, une bourrasque l'avait démembré. François avait vu la branche se briser et puis tourbillonner dans les airs. Amputé de son bras mort, l'arbre se trouvait déséquilibré. Quel soulagement de voir sa fin approcher. Il vibrait sous son écorce, mais à quoi bon se débattre ? Sofia, affolée, avait forcé François à rentrer se mettre à l'abri. La maison avait commencé à trembler. La visibilité dehors s'était considérablement réduite. Un voile jaunâtre obstruait le ciel. En voulant éclairer la cuisine, Sofia avait constaté la coupure d'électricité. Par la fenêtre, il avait vu le vieil arbre tomber au ralenti. Froidement, il l'avait regardé s'effondrer avant de ressentir l'onde de choc. Un bruit sourd avait retenti. Il gisait de tout son long dans le jardin. Ses rameaux remuaient comme les cheveux d'un corps sans vie dans le vent. Mis à terre, le colosse. Sofia était terrifiée et lui terriblement excité par la tempête battant son plein. Il s'imaginait dans l'œil du cyclone. Quel vacarme dans la Cabane. Impossible de parler sans gueuler. Il ne pouvait retenir son exaltation, s'exprimant par des rires et des applaudissements. Dehors, régnait une couleur orangée franchement apocalyptique. Sofia, collée tout contre lui, tremblait. Le corps de François brûlait d'une étrange fougue, comme électrifié par un champ magnétique. Ses hanches languissaient de caresses ondulantes, de frottements et de pressions. Ses mains avaient alors perdu le contrôle. Sans ménagement, il avait pris Sofia par la taille et l'avait tournée face à lui. Elle avait plongé ses doigts dans ses cheveux de paille.
« Pas trop vite François. »
Non, pas trop vite, se convainc-t-il, ne laisse pas trop vite le feu te consumer.

La nuit avait été fraîche et au matin, François avait senti son corps plus léger. Il avait longuement examiné le pin d'Alep en pensant qu'un tel arbre pouvait vivre deux cents ans. Il ne connaîtrait jamais son âge. Une chose était sûre, il était vieux, bien trop vieux et malade, cela ne faisait aucun doute. Au bout du sentier jonché de branchages, il attendait de voir apparaître Sofia partie se baigner. Ce n'est que plus tard dans la matinée qu'il s'était approché du géant. Le frisson de son écorce crevassée sur sa main.
« Qu'est-ce qu'on va en faire ? »
Sofia n'avait pu s'empêcher de pouffer devant l'expression dépitée qu'affichait François.
« Tu veux qu'on dise une prière ? »
À coup de hache, il avait débité le pin. Sur la lame, collait une résine épaisse et sombre. L'ampoule formée dans le creux de sa paume avait fini par éclater. Il avait récupéré son t-shirt pour y envelopper sa main, mais sa frappe était nettement moins précise. La hache rebondissait sur l'arbre formant un arc au-dessus du sol. Le travail n'avançait guère. Les premiers signes d'alarme surgissaient dans ses reins. Demain, il se retrouverait certainement cloué au lit, mais aujourd'hui rien ne pourrait l'arrêter, pas même Sofia et ses grands yeux, ni son incompréhension, ni tout son amour. Il en faisait une histoire personnelle. En s'aidant de ses pieds pour élaguer le tronc, une écharde longue comme son index était venue se ficher dans son mollet. Les hurlements de rage et de douleur avaient précipité Sofia, qui, sur le bord de la terrasse s'était sentie un instant face au vide. Elle était accourue dans le jardin, imaginant le pire. François gesticulait à côté de l'arbre, balançant tout son répertoire d'injures sans savoir si c'était au vieux pin ou à lui-même qu'il les adressait. Il était hors de lui. Sofia n'avait eu d'autres choix que de crier encore plus fort pour le ramener à la raison. Il s'était alors adossé contre le tronc, la tête entre ses mains. Aux soubresauts de ses épaules elle avait compris qu'il sanglotait comme un gamin.
« Mais qu'est-ce qui te prend ? T'arrêtes tes conneries maintenant ? »
Il avait essuyé ses larmes dans son coude. Sofia avait tressailli en voyant son visage tordu par la colère.
Sans mot dire, elle était partie en direction de l'abri de jardin. Bientôt les coups de hache avaient à nouveau retenti en écho dans la forêt de pins. Sofia était réapparue poussant une brouette. Jusqu'à la nuit tombée, ils avaient acheminé les bûches sur la plage. L'éclat de bois avait laissé une profonde entaille dans le mollet de François, mais c'est du dos dont il devait le plus souffrir. Sofia, quant à elle, ne s'était pas plainte de la journée, mais une fois la dernière brouette vidée, avait senti ses bras lui tomber. Elle avait alors aperçu François à l'orée du bois apportant un bidon d'essence.
Les flammes s'étaient dressées dans le ciel, projetant loin leur ombre sur la plage. Les derniers cônes que des restants de sève gardaient scellés, avaient fleuri sous leurs yeux, libérant bientôt ses ultimes graines fertiles. Conservée précieusement depuis des décennies, la promesse d'une vie future. Sofia et François avaient passé le restant de la nuit auprès du feu et n'avaient laissé de traces ni de l'arbre ni de leur passage dans la rosée du matin.
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Un texte qui regorge de vie. L'histoire de ce couple s'exprime dans les silences plus que dans les quelques pistes données par l'auteur. Les

Lire la suite
199

Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Mijo Nouméa
Mijo Nouméa · il y a
Lorsqu'une porte se ferme, une autre s'ouvre ici ou ailleurs... :)
Image de Les Histoires de RAC
Les Histoires de RAC · il y a
Des souvenirs, des cendres, la fin d'une histoire, le début d'une autre ♫

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Gorducho

Sylvie Duchemin

Saint-Denis, 1981. Assise au premier rang de la classe de CM2, la petite fille de dix ans note studieusement tout ce que la maîtresse d'école enseigne. Curieuse, elle savoure chaque matière avec... [+]