Le verre de trop

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Né en 1951 à Annecy, Alphonse Dumoulin épuise immédiatement ses parents en braillant jour et nuit. L'age et l'extinction de voix guettant, il se résout aujourd'hui à écrire plutôt qu'à  [+]

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Dans l'aube naissante, une silhouette progresse difficilement sur le méchant chemin qui mène au col de Grâce. De courtes rafales balaient rageusement la mince couche de neige. C'est un homme.



Son accoutrement surprend : chemise blanche à manches longue, pantalon gris, souliers vernis. Ni anorak ni bonnet ni gants. Plutôt grand. Cheveux bruns, lèvres décolorées, visage blafard. Il vous semble le connaître.

Et vous vous demandez ce qu'il fait là, seul, perdu au milieu de nulle part. Lui aussi peut-être car il vient de se retourner. Il contemple un instant la vallée enfouie tout en bas. On y distingue à peine le village dont il provient sans doute.

Puis il repart.

Il gravit à présent le long pierrier qui conduit au col. De plus en plus malaisément car ses chaussures de ville dérapent à tout instant sur la caillasse. Le froid s'intensifie au fur et à mesure que le jour se lève. Vous souffrez pour lui. Même vous redoutez la chute fatale. Peut-être n'attend-il que cela, pensez-vous. Cependant que votre cœur se glace. Car l'homme vient de sourire, comme s'il vous devinait.

Et vous chutez. Rien qu'un mauvais rêve . La preuve, vous ne ressentez aucune douleur. D'ailleurs, il se relève et reprend sa progression. Vous vous demandez pourquoi. Des images fusent. Un salon avec une table basse garnie de toasts et de flûtes à champagne. Une bouteille de Chivas quasiment vide. Dans un coin, le sapin de Noël. Un détail vous intrigue : les toasts intacts et les verres pleins. Sept au total.

L'image se dissipe, vous voici de retour là haut. De sombres tourbillons balaient la montagne. L'homme poursuit son chemin. Quasiment à l'aveugle.

Vous voudriez lui crier de redescendre, au moins de trouver un abri mais aucun mot ne franchit vos lèvres. Des larmes coulent sur vos joues étrangement sèches. Malgré vos efforts, impossible de vous réveiller.

Malgré le vacarme, on distingue des cris. Ceux d'une femme, dirait-on. A propos d'enfants. Les siens, non, les leurs. Dont il aurait annulé sans prévenir la venue. Pour une histoire de convives à table. Six ou sept, le reste se perd, emporté par les rafales.

Vous émergez un instant. Songez avoir entendu vos voisins se disputer hier soir. L’alcool sans doute. Le ton est monté puis le calme est revenu. Mais pas sur l’oreiller car la porte palière a claqué un moment plus tard. L’alcool sans doute. L’idée vous fait sourire. Car le fait est que votre propre lit tangue vaguement.

Le mieux est de vous rendormir sans réveiller Françoise, votre épouse, qui dort à vos cotés.

Et vous replongez aussitôt. Encore plus haut. Sauf que tout a changé. Le ciel est bleu acier, la tempête s’est évanouie. La paix règne sur le massif. Pourtant l’effroi vous saisit. La certitude de l’irréparable. Où est-il ?

Là ! A cent mètres en dessous du col ! Un masque de glace sur le visage, le reste du corps enfoui dans son linceul neigeux. Ce sera une belle journée, un Noël réussi.

En bas, tout en bas, le village. Dans le salon, sur le sofa, le corps de Françoise gît aussi. A terre, votre ceinturon, celui qui vous a servi à l'étrangler.

Et sur la table basse, parmi les flûtes renversées, votre veste, celle qui vous allait si bien.
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