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Le verre de cristal

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Pascaline

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Le verre en cristal
Emma appréciait tout particulièrement cette heure du jour. Le soleil attrapait les fines ciselures du cristal et les faisait chatoyer de mille couleurs. Jamais elle n’aurait cru que deux simples verres lui auraient un jour sauvé la vie. Depuis, chaque soir, avant d’aller se coucher, elle mouillait son doigt et faisait chanter la paroi au son de sa salive enchanteresse. Les notes que le cristal lui renvoyait égayait son cœur un peu plus chaque jour et rendait possible tous les petits bonheurs.
Elle se revoyait avec sa sœur, triant les affaires de leur mère, à la suite de son décès. Elles avaient pénétré, étrangères, dans un appartement auquel elles n’avaient jamais eu accès ni l’une ni l’autre. Leur mère les avait gommées de sa vie. Le temps n’avait pas fait son œuvre. Elles ne l’avaient jamais revue.
Ce jour-là, elles avaient dû ouvrir tous les tiroirs, vider toutes les armoires. Analyser le contenu de l’appartement d’une morte est meilleur moyen de la connaître. Elle vous révèle tout sans aucune pudeur. Papiers soigneusement classés ou au contraire fourrés à l’arrache dans des secrétaires déjà bien remplies ? Sous-vêtements coquins ou culotte Petit-Bateau ? Draps élimés ou méticuleusement repassés ? Collection de clés en vrac ou méthodiquement étiquetées ? La mort est infidèle. Aux premiers signes, elle abandonne le défunt à la vindicte populaire. Les penderies de leur mère regorgeaient d’habits en triple voire quadruple exemplaire. Elle avait toujours été coquette. Dans un premier temps, elles avaient retrouvé leurs âmes d’enfants et s’étaient amusées à essayer quelques-unes de ses tenues. Mais, devant l’étendue de la garde-robe, elles s’étaient mises à ranger grossièrement dans des cartons, accompagnant le tout d’un « On verra plus tard ».
Deux ans après sa mort, Emma conservait encore de nombreuses reliques de sa mère. Elle admirait sa sœur qui avait su se débarrasser beaucoup plus vite de ce passé encombrant. Figée dans ses souvenirs, engluée dans un deuil qui n’en finissait plus, malgré une vie bien remplie par ailleurs, Emma survivait au compte-gouttes. Les années se succédaient. Immuables. Terriblement jumelles. A fond d’elle, elle savait qu’elle devait réagir. Une pièce de sa maison révélait particulièrement ses états d’âme. Quand elle y descendait, elle était happée à chaque fois par l’ampleur des dégâts. Elle en aurait pleuré. Comment en était-elle arrivée là ? Tout le monde s’accordait à la qualifier comme une personne organisée, concise, plutôt équilibrée. Ils ne la connaissaient pas dans l’intimité. Les gens ne vous révèlent jamais que ce qu’ils veulent bien vous montrer. Chacun organise son petit jardin secret. Il ne fait pas toujours bon d’y aller se promener.
Elle mesurait du regard l’encombrement de sa vie à la hauteur des meubles et autres vieilleries qui encombraient son garage. Ils s’entassaient, chaînes immuables du passé perdu. Des mois qu’elle les traversait chaque matin en partant travailler et chaque soir en revenant. Elle avait aménagé un petit chemin qui serpentait entre les différents monticules. Jeux d’enfants, meubles neufs de cuisine en attente d’installation, vélos défoncés, caisses d’habits trop petits. Tous avaient pris le pouvoir et rétrécissaient chaque jour un peu plus l’accès à la maison. Lorsqu’elle rentrait en pleine nuit, l’obscurité faisait équipe avec eux et déplaçait à loisir les tas. Plusieurs fois, elle avait chuté. A toute heure du jour et de la nuit, ils lui montraient sans relâche leur pouvoir. Des mois qu’elle se plantait face à eux et commençait à trier. Mais chaque fois qu’elle prenait un objet en main, les souvenirs affluaient et rendaient la sélection impossible. Elle tournait, virait dans cet espace réduit, envahie de doutes à chaque manipulation. Sa fille avait proposé de l’aider. Mais elle avait refusé. Elle sentait au creux de son estomac les reproches muets de Léa. Elle aurait tant voulu lui faire plaisir, qu’elle soit fière de sa mère. Au lieu de cela, elle avait amassé, amassé et amassé jusqu’à se perdre. Le passé la tenaillait, omniprésent, tenace, brutal. Son compteur électrique était devenu inaccessible. Les pots de peinture entamés et autres matériels de bricolage lui barraient la route. Un petit frigo de dépannage rebranché exceptionnellement pour un réveillon organisé quelques années auparavant continuait de fonctionner à vide. Les bouteilles de champagne entreposées, l’espace de quelques heures, l’avaient déserté depuis longtemps. Dernièrement, c’était l’ampoule qui éclairait le fond du garage qui avait cédé. Elle était restée hébétée devant cette nouvelle épreuve. Impossible d’y accéder sans déplacer moult fatras. Elle avait tout simplement jeté l’éponge et ne descendait plus au garage dès la nuit tombée. Et puis, un jour, il y avait eu l’affaire du verre en cristal cassé.
Emma avait laissé sa fille organiser un réveillon avec ses copines dans sa maison. Sereine, elle avait quitté les lieux, après les dernières recommandations d’usage, certaine de la confiance qu’elle lui accordait. Le lendemain, en fin de journée, elle retrouva sa benjamine un sourire en berne à l’annonce qu’elle devait lui faire :
- On a eu un petit problème.... On t’a cassé un verre... Tu sais, un de ceux en cristal de Mamy. Je sais que tu y tenais beaucoup ! On les avait remplis de décorations de Noël. En dansant, une copine en a heurté un. Elle a promis de le repayer. Mais je lui ai dit que ce n’était pas ça le problème... Oh... Maman,... je suis désolée.... On avait enlevé tout ce qui craignait mais on n’a pas pensé aux verres dans la bibliothèque.
Et Emma regarda, contrite, sa fille s’effondrer en larmes. Elle l’imagina se faire un sang d’encre au lieu de profiter de sa soirée avec ses amies. Elle prit sa fille dans les bras pour la consoler et se demanda comment elle avait pu en arriver là, que sa fille croie qu’un morceau verre pouvait être plus important que son bonheur. Elle écarta doucement sa fille d’elle, lui sourit :
- Allez, sèche tes larmes et viens m’aider... On va vider le garage et jeter, une bonne fois pour toutes, toutes ces vieilleries.

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