Le vent de la discorde

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Entomologiste de métier (il en faut), amateur de montagne et de course à pied (il y en a), modeste griffonneur quand le temps le permet (il en manque!), je me réjouis de faire partie de cette  [+]

Image de Eté 2017

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Vous êtes-vous déjà interrogé sur les raisons profondes qui peuvent parfois pousser des hommes à priori ordinaires à commettre des actes de barbarie innommables ? L’Histoire regorge de récits d’éruptions de violence incontrôlables, de lynchages ignobles et autres démonstrations de haine collective commises par des groupes de badauds que rien ne prédisposait à de tels déchaînements. Et quand l’époque et la société l’ont permis et que les responsables se sont trouvés sur le banc des accusés, ces messieurs et mesdames tout-le-monde ont eu bien du mal à justifier leurs actes. Nombreux sont ceux qui ont plaidé la folie passagère, le coup de sang irréfléchi. D’autres ont blâmé des circonstances difficiles, une colère sous-jacente qu’un rien avait suffi à embraser. D’autres enfin ont rejeté la faute, avec un mélange de honte et de crainte, sur l’influence maléfique d’entités surnaturelles qui les aurait possédés pour les pousser aux exactions. Ceux-là sont les plus proches de la vérité. Car le responsable se nomme le vent de la discorde.

Le vent de la discorde est connu depuis la nuit des temps et les hommes lui ont donné bien des noms : le souffle du Malin, l’esprit du chaos, le semeur de zizanie, le Wendigo, celui-qui-chuchote dans les ténèbres... Une tribu australe à l’imagination particulièrement colorée l’aurait même nommé « le rire aux intonations moqueuses du dieu perroquet ». Quelle que soit l’appellation, les symptômes restent les mêmes : là où passe le vent de la discorde, la raison humaine s’affaisse et laisse place à des pulsions primaires incontrôlables. Il ne s’agit parfois que de rires ou de danses contagieuses que les historiens-psychiatres aiment à regrouper sous le terme passe-partout « hystérie collective ». Mais le plus souvent, c’est bien la violence et le désir de nuire que le vent de la discorde aime à faire naître en nous.

Les anciens, qui étaient infiniment plus en phase avec le monde spirituel que peuvent l’être les générations actuelles, n’ont eu de cesse d’essayer de limiter l’influence du vent de la discorde sur les sociétés humaines. Ils ont ainsi fait une observation cruciale : ce souffle mauvais aime suivre les grands axes de transports, pistes fréquemment empruntées par l'homme, chemins pavés et routes carrossables. S’emparant de cette information, les francs-maçons, qui, à l’origine de leur ordre, s’occupaient bel et bien de travaux de maçonnerie en toute franchise, eurent l’idée d’un stratagème visant à piéger le vent de la discorde. Ils construisirent des routes dont les embranchements étaient organisés circulairement de façon à ce que le vent de la discorde, s’il s’aventurait par là, soit condamné à tourner en rond en une boucle perpétuelle. Ce fut la naissance des premiers ronds-points.

Je vous sens sceptique et c’est bien naturel : depuis ces antiques épisodes d’ingénierie occulte, les ronds-points se sont popularisés au point qu’aujourd’hui nombreux sont ceux qui ont oublié leur fonction première. Et si leur efficacité n’est plus à démontrer et a permis la croissance exponentielle des sociétés humaines aux quatre coins du monde, il n’en demeure pas moins un inconvénient de taille. En effet, les utilisateurs des ronds-points situés à proximité des agglomérations les plus encombrées subissent de plein fouet l’influence néfaste du vent de la discorde. Les automobilistes sont les premiers concernés par ce fléau, en particulier aux heures de pointes qui les font prolonger leur passage dans ces zones à risque au-delà du raisonnable.

Vous voyez monsieur l’agent, ce n’est donc pas moi qui suis responsable d’avoir coupé la trajectoire de cette voiture, entrainant ce malencontreux carambolage. Je suis la simple victime d’une force maléfique intemporelle et irrépressible. Oui, c’est également elle qui est responsable pour le coup de pied que j’ai balancé dans la portière du petit vieux qui n’a pas été fichu de m’éviter. Oui, je reconnais qu’il a l’air un peu choqué, à mon avis c’est à cause des insultes. Au comble de la possession j’ai sans doute dû employer des termes anciens issus de langues depuis longtemps oubliées et... Attention monsieur l’agent, je crois reconnaître dans votre regard les premiers symptômes de l’influence du vent de la discorde... Résistez, je vous en conjure ! Et lâchez cette matraque, soyez raisonna... Aïe ! Vade retro !

Dans notre rubrique faits-divers, un accident de la route mineur dans la banlieue de Montpellier a dégénéré et a abouti à une bagarre générale qui a bloqué la circulation d’un rond-point pendant plusieurs heures. Le bilan est de trente-sept blessés légers chez les automobilistes et douze chez les forces de l’ordre. Les motifs de cette spectaculaire altercation demeurent un mystère, et les experts parlent déjà d’un phénomène d’hystérie collective.

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