3
min

Le veilleur de l'ombre

Image de Alex Maliraut

Alex Maliraut

1091 lectures

34

Qualifié

Je la guette depuis qu'elle est sortie de chez elle. Comme tous les jeudis soir, elle s’est faite belle pour aller en soirée avec ses amis. Elle est rentrée assez tard, mais elle a quand même eu le temps de troquer jeans et baskets contre une jolie robe rouge affriolante, et des escarpins noirs. Ses longs cheveux bruns sont coiffés en chignon tenus par une baguette, cela semble très complexe mais elle s’est débrouillée à merveille. Son rouge à lèvres fait ressortir ses lèvres pulpeuses, et ses yeux envoûtants charmeraient le plus rustre des ours.
Elle prend le bus pour se diriger en ville. Je monte à sa suite, mais je file directement m'installer aux sièges du fond, je ne veux pas qu'elle me remarque. Cela me stresse, je me sens nerveux, mais elle ne m'a pas aperçu, tout va bien. Je remonte mes lunettes, et fais comme si de rien était.
Je me dis que c'est peut-être l'occasion pour l'aborder, il n'y a pas beaucoup de monde, mais deux arrêts plus loin, une amie la rejoint, et elles commencent à bavarder. Elles reprennent les ragots de la journée, insupportable. Je ne comprends pas ce besoin de critiquer les autres, alors que si elle venait me parler, on pourrait se raconter des choses tellement plus intéressantes.

Une fois descendues dans le centre-ville, elles se dirigent dans la rue où se trouve son restaurant préféré. Deux couples d'amis les y attendent, ils partent s'installer à une table.
Je m'installe dans le restaurant d'en face, il y a une table qui donne sur la fenêtre, je peux continuer à la contempler à son insu. Elle est si belle quand elle sourit, elle mérite quelqu'un qui la rende aussi heureuse tous les jours.
Je me demande si je peux être l'élu. Je me crispe, doute de moi, me torture l'esprit. Je n'ai pas d'appétit, mais je suis obligé de commander sinon le serveur va se poser des questions.

Le repas terminé, c'est l'heure pour le premier bar. Je n'aime pas ce genre d'endroits, mais je dois bien la suivre, qui va la protéger ? Je m'installe au fond du bar, à l'opposé de leur table. Je remarque certains ivrognes qui me fixent, ils doivent certainement se moquer de moi qui suis là tout seul. La chaleur monte à mes joues, je rougis. J'attends qu'un barman vienne vers moi pour commander une pression.
Je me cache derrière mon verre pour l'observer discrètement.
Elle a l'air de s'amuser, je suis content pour elle. Un mec fringué à la mode, les cheveux luisants de gel, un début de barbe ridicule, s'approche d'elle pour la draguer.
Cela m'énerve, mais je ne peux rien y faire. Elle est tellement belle, tous sont attirés telles des mouches immondes dans la toile de l'araignée. J'espère que son jugement sera bon et qu'elle l'enverra balader. Mais il a l'air de l'amuser lui aussi, j'enrage, je ferme les yeux pour me calmer.
Il l'invite à aller en boîte de nuit, tout ce que je déteste.
Je vide mon verre et me lève pour les suivre dès qu'ils sont sortis du bar. Je ne dois pas la perdre de vue. Ce crétin continue à la faire rigoler, je n'aime pas ça du tout.

Je ne peux pas rentrer dans cet endroit sordide, c'est au-dessus de mes forces. Je vais devoir attendre dehors, caché dans la ruelle, à faire semblant d'attendre quelqu'un pour que personne ne me suspecte.
Je m'inquiète pour elle, et si ce type la drogue ? Et s’il l'embrasse ? Je m'en veux de ne pas être rentré, j'aurais pu les séparer, lui proposer de danser ? Mais je ne sais pas danser, j'aurais été tellement ridicule, tout le monde se serait moqué de moi, comme d'habitude.

L'attente est interminable, il y a vraiment beaucoup trop d'ivrognes et de drogués qui fréquentent ces lieux, cela me dégoûte.
Vers 1 heure du matin, je vois remonter ses amis, mais sans elle. Les salauds l'ont abandonnée !
Ah non, ouf, elle arrive, mais le lourdaud la suit. Il lui propose de venir chez elle – pitié dit non, il ne te mérite pas.
Pour une fois, elle semble suivre mon conseil muet, je suis tellement rassuré. Elle dit au revoir à ses amis, puis elle part avec celle qui prend le même bus pour rentrer. Je leur emboîte le pas à bonne distance.

De nouveau dans le bus, je constate en m'asseyant que le dragueur tenace nous a suivi ! Il l'aborde à nouveau, il semble avoir trop bu.
Sa copine l'abandonne à son arrêt, elle se retrouve seule avec ce sauvage. Il continue de l'importuner, et pousse l'audace jusqu'à la suivre quand elle descend à son tour.
Il essaye de l'attraper avec ses réflexes amoindris par l'alcool. Elle le repousse et lui met un grand coup de pied dans les parties. Elle part en trottinant avec ses talons hauts, le laissant couché dans l'herbe, souffrant le martyr.

Je m'approche de lui :
— Laisse-la tranquille.
— La salope, elle m'a laissé en plan. Tu me veux quoi toi ? Tu vas voir, elle ne va pas me résister longtemps.
— Tu as compris, laisse-la !
J'attrape un gros caillou, et je commence à lui frapper la tête avec. Il est hors de question que ce cinglé l'approche.
— Tu as compris ? Elle est à moi ! A MOI !
Je m'arrête quand il arrête de bouger, puis je réalise où je suis – dans la rue –, mais personne ne m'a vu.
Je laisse ce tas d'ordure où il est, et cours jeter le caillou dans la rivière.

Il faut que je m'assure qu'elle est bien rentrée à présent. Je file au pas de course à l'angle de sa rue.
La voilà saine et sauve rentrée à son appartement. Je suis persuadé que c'est grâce à ma veille silencieuse qu'elle a pu rentrer sans tracas.
Je rentre chez moi soulagé et heureux. Je regarde mes mains sans me souvenir pourquoi j'ai autant de sang dessus. Je passe à la douche, pose mes vêtements sur le tas de linge sale.
Avant de me coucher, je nettoie les quelques traces que j'ai laissées sur ma poignée de porte en rentrant.
Demain en cours, impuissant, je continuerais à subir ses moqueries, mais comment lui reprocher, elle ne s’est pas encore rendu compte que nous sommes faits l'un pour l'autre.

PRIX

Image de Eté 2017
34

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Merlin Merlinéa
Merlin Merlinéa · il y a
C'est assez flippant ce qu'on peut faire par amour....
Lesatix ma balade entre deux mondes au bord de l'eau est en finale et a besoin de ton soutien

Image de Arlette Hélène Godefroy
Arlette Hélène Godefroy · il y a
Tout à fait le genre d'histoire de dingue que j'adore ! Vous avez un peu le même style d'écriture que moi. Si vous lisez "je l'aime" vous pourrez peut-être voir des similitudes ! J'ai trouvé mon alter ego ?!
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Un pauvre type amoureux sans retour, cela peut être dangereux. Ce n'est pas Le Fantôme de l'Opéra qui me démentira.
Image de Pat
Pat · il y a
Texte prenant mais triste. Comment cette histoire va -t-elle se terminer ? J'ai hâte de le savoir. Je vous invite à lire "Cactus" si vous avez un moment.
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
... Comme son ombre ☺☺☺!
Image de Arlo
Arlo · il y a
Les malades courent les rues, mais le votre est gratiné. Très bien écrit. J'aime. Vous avez le vote d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème " à l'air du temps" retenu pour le prix été poésie. Bon après-midi à vous.
Image de Cleme Boo
Cleme Boo · il y a
Ca fait flipper. On aimerait bien en savoir plus long sur lui. Est-ce fait exprès qu'il parle si bien (à part les qq grossièretés) ?
C'est bien écrit, fluide. Est-on sûr qu'elle ne le remarque pas ? Si c'est le cas, ça pourrait être sympa un changement de narrateur.

Image de Alex Maliraut
Alex Maliraut · il y a
Oui, il parle bien quand il parle d'elle, mais pas quand il parle de ceux qui viennent la voir, un parfait sociopathe ;)
Pas encore inspiré pour une suite, cela viendra peut-être un jour :)

Image de Yves Le Gouelan
Yves Le Gouelan · il y a
Un amour ombrageux...je vote.
Image de JACB
JACB · il y a
Un peu triste tout de même cet amour platonique dont elle se rit. Bonne chance LESATIX

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

Un nouvel enterrement de passé. Les gens ont pleuré, de la mise en bière à la mise en terre. Chacun dépose une gerbe de fleurs. On glisse un mot à la famille. Tout le monde repart. Une page se...

Du même thème

TRÈS TRÈS COURTS

Nous étions partis de nuit, pour éviter la cohue sur la route, pour échapper au flot de vacanciers qui se dirigeaient tous dans la même direction, celle des vacances, de la plage et du soleil....