Le trou du souffleur.

il y a
3 min
25
lectures
1

Quand ils ne font pas de musique, les mots s'ennuient au fond de moi. Parfois, je les laisse sortir, pas trop loin dans le quartie  [+]

Ce soir-là comme tant d’autres, j’avais rejoins mes pénates à l’heure du journal télévisé.

J’avais pris l’habitude de ne jamais rentrer avant que le jour ne tire ses rideaux, non par plaisir mais c’était là ma ruse, ma lâcheté pour écourter les heures poisses qui réglaient nos soirées quand l’amour nous posait des lapins. Sur le chemin du retour, je perdais un tour de cadran à observer le silence, comme un sportif qui s’échauffe avant l’épreuve. Ainsi, j’étais fin prêt à mon arrivée.
Mécaniquement j’avais poussé la porte devant moi puis le chien qui fêtait ostensiblement mon retour comme à son habitude, fouillé mes poches pour en extraire les clés et les pendre au clou dans leur boite dédiée, répété l’opération avec celles de mon fils égarées sur la console voisine, ôté mes boots camel pour les déposer parallèlement sur la deuxième étagère en partant du bas dans le meuble du vestibule, répété l’opération avec les baskets à trois bandes de ma fille et les fins escarpins de ma femme qui la plupart du temps, échouaient devant le meuble à chaussures, si près du but. Mon caban chiné avait trouvé sa place sans difficulté dans la penderie de l’entrée alors que j’apercevais le bomber noir de mon fils, la veste en jean de sa sœur et la laine du châle de ma femme abandonnés sur le cuir élimé des fauteuils du salon.

Sitôt la poignée télescopique de ma mallette à roulettes sèchement rabattue, je glissais mon cartable entre les trois boites en plastique empilées, chacune ornée d’une étiquette autocollante indiquant son contenu - écharpes, gants, sacs – et le panier d’osier adjacent dans lequel s’amoncelaient des écharpes, des gants et des sacs.

Là, je fis la première incartade à mon règlement interne et décocha un timide « bonsoir » dont l’écho cathédrale fût happé par les miaulements du chien sous l’œil méprisant de la chatte alanguie sur la méridienne. Je le « gourmandais » de caresses en slalomant dans le salon entre les sacs à dos adolescents. C’est là que je l’aperçus, à la place de mon paquet de blondes, sur le comptoir en chêne clair qui débordait de la cuisine Suèdo-américaine.

Un DVD, antique, dans sa jaquette de jais parée d’une étiquette blanche stabilotée de lettres verticales qui situaient l’espace et le temps ; Tahiti 1993. Collé légèrement de coté, un carré jaune à mon attention, griffonné d’hiéroglyphes maternels : « C’est la cassette dont je t’avais parlé. Mon Dieu, qu’on était beaux et heureux ». C’était un de ces Mercredi mornes du mois de Février.

La boite de Pandore, usée par vingt-cinq années de voisinage avec des romans aux pages cornées et annotées de l’écriture racée de mon père, exhumait du fond d’un carton beige la poussière de ma jeunesse et avec elle, des parfums de tiaré, de vanille, des odeurs de pluie tiède évaporées dans les lagons clairs de ma mémoire saturée.

La bande avait fixé la jeunesse éternelle de mon père sur une peau tannée de soleil et tailladée d’un large sourire d’ivoire. Il nous attendait dans le hall de l’aéroport au triple A, les bras alourdis de pétales en collier. Je me souvins de cette photo prise sur « le caillou », de sa fière stature d’officier dans son uniforme immaculé du képi aux souliers et du paradoxe saisissant entre la bonté de cet homme et la stricte autorité de sa fonction. A l’arrière, les cocotiers se balançaient. J’avais ressenti là, sur le sable d’Océanie à quelques escales des iles sous le vent, les craquements de la dualité des êtres. Bien sûr, il ne s’était pas perverti au combat et s’il avait arpenté quelques terres hostiles, le carnet en bandoulière, il n’avait volé à l’ennemi que les drames de son existence et le regard tendre d’un enfant à la peau noire qui rejoindrait plus tard la galerie de portraits de famille dans la chambre des petits-enfants.

Mon fils avait jeté la souplesse des ses dix-huit ans à mes cotés, sur le canapé qui supportait mes quarante quatre années grinçantes. L’écran nous renvoyait l’image distordue d’un père et de son fils, d’un fils à son père. Derrière le miroir, je croquais la bêtise de mon âge et mon père balbutiait la sagesse du sien. Devant, la vie redistribuait les rôles, vertigineux.

Nos deux paires d’yeux plissés devinaient l’image sautillante et mes doigts convulsés jouaient avec la télécommande pour déchiffrer les crachouillis sonores - la haute définition pouvait attendre. Comme un râle, un souffle, un filtre qui déchiffrait les rires de mon père et de mon fils mêlés.
Plus en avant, vers Arahoho, le chemin qui hurle, nous attendait Teruaporea, le trou du souffleur. Ici la lave a foré un tunnel dans les entrailles d’une grotte maritime ancestrale d’où s’élève la voix des mondes profonds. Là, pulsent les battements de cœur ascendants et descendants, les relais qui passent de paumes en psaumes, de père en fils.

Il y avait donc une voix à entendre, un conseil soufflé, comme au bon vieux temps des routines.
1

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,