Le Titanic 2

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Dix nuits, dix lunes, que je potasse, en successeur émérite et nullement épigone fadasse du génial Léonard, sur mon invention aux contours encore flous mais ayant déjà pour visée le rire universel ; le rire car je désire éviter le pire, injuste récompense d'Albert Einstein, dont les équations ont participé, à son insu, à la création et l'usage de la bombe atomique.
Dix jours, dix soleils, que je cravache sans relâche, de l'aurore arborant une barbe de brouillard blanche et anarchique jusqu'au coucher attisant avec ardeur le firmament érubescent. Pourquoi m'inscrire dans l'ornière de Balzac, bourreau de travail s'échinant presque sans cesse à écrire derrière son bureau en guise d'étal, si je saisis pleinement votre question ?
Elle est pertinente, je l'avoue.
Je brise ce qui m'anime en secret. Il s'agit de la quête prégnante à mes yeux d'une célébrité de mon vivant. Mieux encore, puisse celle-ci me survivre, non par une immortalité chimérique, mais par un artefact historique. Mais, j'ai pleinement conscience qu'il me faudra posséder le bon sésame, en ayant la certitude de le mériter par ma contribution, pour que la caverne d'Ali Baba de l'humanité toute entière s'ouvre avec félicité. Mon propre trésor y trouvera alors la place qu'il mérite au milieu de mille autres.
Mon projet se dessine plus précisément avec une soudaineté me coupant le souffle. Les fulgurances de l'esprit sont aussi grisantes que les éclairs, veines saillantes de l'orage. On ne les saisit pas ; elles vous saisissent. Un mot résume le génie porté par les jalonneurs éclairés de l'esprit nouveau : transe. Quand le pouls de l'intellect s'emballe et que la fièvre créatrice vous transporte, inutile d'appeler un médecin, c'est de bon augure pour que vos desseins de démiurge s'accomplissent.
Le prodige est, de surcroît, un antidote contre le temps qui s'écoule. Il se rit des saisons et peut permettre à d'incongrus bourgeons de percer sous une couche de neige recouvrant les branches faméliques d'un hiver hostile. Le prodige refuse aussi toute notion d'âge : ainsi, la création elle-même ne rime-t-elle pas avec la récréation ? Le ludisme au pouvoir ! Hissez haut son pavillon noir, fiers pirates de sept ans !
Peut-être qu'un jour, l'un d'entre vous aura le privilège d'être aux commandes numériques de mon rêve en construction : le magnifique Titanic 2 ! Ce n'est pas un fantasque fantasme de cinéma que je vous vends, de la poudre aux yeux en trois dimensions, mais je veux au contraire réécrire l'histoire comme elle aurait dû se passer : c'est-à-dire sans une collision contre un fichu iceberg sur le flanc tribord, dans une nuit noire et glaciale, celle du 14 au 15 avril 1912.
Mon Titanic 2 est baptisé ainsi car il succède au premier ayant épousé, malgré lui, les abysses ; 2 aussi par ses mensurations inédites car deux fois supérieures à celui qui était sous la responsabilité du capitaine Smith qui tenait son dernier gouvernail avant sa retraite sans pressentir le drame : mon Titanic 2 est un paquebot assumant des formes généreuses d'odalisque le distinguant très aisément d'un navire de croisière taille mannequin ! Environ 2200 passagers et membres d'équipage étaient à bord lors du voyage inaugural du prétendu insubmersible sur lequel la nature a triomphé au jeu du Touché Coulé ; il y en aura très certainement plus de 4000 qui pourront prendre place dans mon phénix pharaonique. On pourrait presque parler de Versailles swinguant sur les vagues ("Luxe et confort à profusion" est mon slogan précieux) avec sa majestueuse galerie des glaces à ciel ouvert pour emmagasiner de l'énergie solaire : une motricité écologique, c'est à la mode, non ? L'emploi d'un propulseur propre sonnera doux à l'oreille des personnes qui succomberont à mes sirènes vertes. Mon transatlantique, même édifié dans le mythique port de Saint-Nazaire, partira cependant de Portsmouth pour rejoindre New York : réécrire l'histoire, comme je l'ai déjà dit, est mon souhait fondamental. En y apportant -évidemment- une dose d'innovation technologique sans commune mesure.
Vous allez me taxer de mégalomanie mais, avec ma moustache blonde qui n'est pas sans rappeler celle plus sombre de Dali, je suis épris de mon esprit : il faut une sacrée dose d'ego, et me direz-vous sans doute un indécent culot, pour avoir la prétention éhontée de rivaliser avec -voire même de surpasser- ce cher Léonard, s'étant éteint il y a 500 ans. C'est une marotte qui trotte dans ma tête couillue enflant la plupart du temps davantage que mes chevilles menues. Mon front en devient proéminent comme si une proue, aux chatouilles désagréables sous mon crâne, allait poindre sur sa surface !
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