Le sourire de la pluie

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Image de Hiver 2017
Le temps était lourd en ce matin du 14 mars. Le ciel était couvert, menaçant, il promettait colère. Les passants, avertis, s’étaient munis d’un parapluie et de vêtements chauds. Ce n’était pas un jour où ils se diraient que l’été approche et qu’ils envisageraient un diner à la terrasse d’un café et se convaincraient, une fois encore, qu’il fait meilleur vivre au sud qu’au nord. Non, ils s’empresseraient de rentrer chez eux après le travail et s’y enfermeraient comme pour ne plus y penser. Les gens marchaient vite et les regards ne se croisaient pas. Certains scrutaient le ciel, tentant de calculer la chance qu’ils auraient d’atteindre leur destination sans subir les affres d’une météo si menaçante. D’autres fixaient leur regard droit devant eux, un regard déterminé et obsédé à la manière d’un soldat harassé par des kilomètres de marche qui plutôt que de les décompter cherche inlassablement le point d’arrivée. Marc était pensif. Il se dirigeait vers la place de la Comédie et longeait machinalement le rail du tramway sur le cours de l’Intendance qui le menait naturellement à son entreprise, juste à côté de la place des Quinconces. Il pensait aux consignes qu’il allait communiquer à ses équipiers.
La pluie commença à tomber, goutte par goutte, puis très rapidement en forme de lames. Les visages se plissaient sous leur impact et les mains des victimes tentaient de les chasser comme on chasse un moustique, erratiquement et sans succès.
Les parapluies se déployèrent, les piétons se mirent à courir en rétrécissant l’amplitude de leur foulée en même temps qu’augmentait l’intensité de la pluie. L’un d’entre eux, sans doute trop pressé de fuir le déluge pressenti, avait, lui, agrandi ses foulées. Il courait entre les rails du tramway et entamait la courbe qui mène devant le grand théâtre mais, pris par la force centrifuge, eut le malheur de poser son pied droit sur le rail. L’arrière de son pied chassa comme une voiture à propulsion, ses jambes s’écartèrent l’une de l’autre, les pieds vers l’intérieur, son corps opéra une légère vrille, l’arrière de son pied gauche vint se caler dans la fente du rail qui stoppa net sa course. Le haut de son corps jusqu’à son fessier prirent le relais d’élimination de l’énergie cinétique, l’homme tomba violemment sur le flanc gauche, des fesses aux épaules, glissa encore quelques dizaines de centimètres. Marc, témoin de la scène, resta immobile, attentif, captivé. Cette accident de personne auquel il venait d’assister de bout en bout valait tous les spectacles du monde. Il y voyait un mélange d’athlétisme, de course automobile, de gymnastique et de judo. L’homme se releva, il était trempé, manifestement empli de douleurs et affichait un visage déconcerté, hébété. Mais Marc ne bougeait pas. Il ne pouvait s’empêcher de l’observer en se disant que cet homme-là n’y entendait rien à l’athlétisme et aux lois de la physique. Fallait-il être stupide pour ainsi courir en défiant toutes les règles de l’évidence. « Quel con ! » se dît-il. Marc éclata de rire en se cachant des regards extérieurs tandis qu’une femme se portait à l’aide du malheureux. Pleine de compassion, elle l’aida à se relever et il reprit son chemin en claudiquant et en se tenant la hanche. Marc se disait qu’il tenait là une histoire qui alimenterait la prochaine soirée avec ses amis. Il voulut aussitôt téléphoner à Henri pour lui en faire le récit, puis se ravisa. Il la garderait pour lui jusqu’à leur prochaine rencontre collective. A son tour, il reprit son chemin. A peine avait-il parcouru quelques mètres qu’une femme l’interpella : « Monsieur ! monsieur ! ». C’était cette femme qui était venu aider le chuteur.
- Oui ?
- Votre comportement est lamentable. Vous voyez devant vos yeux quelqu’un tomber et vous restez là à ne rien faire, sinon à vous marrer comme un con. C’est indigne !
Surpris, Marc ne dît mot. Il regardait la femme et tout en se mordillant les lèvres baissa la tête, puis, affichant un léger sourire, plus frondeur que coupable, lui rétorqua :
- Madame, dans la vie il est des moments uniques, des moments qui arrêtent le temps.
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