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Le souffle du dernier dragon

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Jérôme Sibille

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« Car tu es brume et tu retourneras dans la brume »
Kalock le noir, compilateur des mémoires, ancêtre d’Ashtryac

Au sommet de la dune, les herbes ondulaient sous le vent chargé d’écume.
Sa lourde carcasse était échouée sur le sable, et seul le bercement du ressac parvenait à sa conscience. Sa vie avait été pleine, il était temps de passer le relais. L’heure, enfin, de mourir en paix.
Il souleva la paupière de son oeil jaune. Personne. « J’attendrai donc ». Ramenant la queue sous son corps, il plongea dans un demi-sommeil, ralentissant à l’extrême le rythme de son coeur.Les saisons défilèrent. A chaque printemps, il sortait de sa léthargie pour jeter un coup d’oeil autour de lui. Pour, chaque fois, le même constat. Personne.
Vingt ans plus tard, court instant pour sa longue existence, un homme pénétra son île aux confins du monde, et osa s’approcher de son long corps reptilien. Les vibrations inhabituelles de pieds sur le sable l’éveilla.
Sans même bouger d’une écaille, il détailla le nouvel arrivant. Cape rapiécée, bâton noueux, regard intense, tout semblait faire de lui un magicien de Tork. Serais-ce donc lui, mon héritier? Pour lui, tous mes biens ? Trésor bien léger, somme toute, et pourtant si lourd à porter. Oui, sans doute un magicien, je devrais m’en douter, ils sont les derniers à connaître la langue des anciens. Me faut-il le tester ?
Il prit la parole de sa voix caverneuse et profonde :

Forsia, mauestrar. Akcheer nathrat turienh moeven ?
Modien sazeain, Ashtryac.
Salut, magicien, que cherches-tu si loin des tiens ?
J’ai voyagé pour te voir, Ashtryac.

Novrestir veinhor, mi samoan veluhieh. Fraeloz teshjish ?
Fraelich mesnoen, Beh Jed.
Je n’ai pas à me présenter, tu connais mon nom. Oses-tu me donner le tien ?
Je n’ai pas de crainte à le faire. Je suis Jed.

L’homme était campé face à lui, les pieds écartés enfouis dans le sable. ses yeux étaient clairs et francs.
Tu sembles bien sûr de toi, quelle raison pourrait m’empêcher de te tuer ?
Ta vieillesse, tes savoirs et la proximité de la mort. Avant de t’éteindre, tu ressens le besoin de dire. Je suis là pour écouter. Tu le sais, je le sais. Avant d’être magicien et de devoir préserver le monde, j’ai commencé ma vie comme gardien de chèvre. Une vie heureuse et insouciante. Puis j’ai eu vent de ton existence. De toi, détenteur d’une expérience millénaire profitable à l’humanité. Quelle autre raison pourrait pu me pousser à accomplir un périple éprouvant de deux ans sur la mer? Quelle autre ?

Bien d’autres, songea intérieurement le dragon, mais la réponse lui plût. Il enchaîna avec d’autres paroles provocatrices.
Comment trouves-tu ce vent marin ? La sensation que tu en as vient-elle du vent lui-même, ou de la sensibilité de ta peau? Ou des deux, peut-être ? Avec mes écailles, je ne le sens qu’à peine. Comment définir la réalité de ce monde ? Réponds-moi, humain.
Voici ma réponse: Je n’ai pas fait tout ce chemin pour écouter les tergiversations d’un vieillard. Ce vent, malgré moi, j’ai appris à l’aimer. J’en sens le sel sur mes lèvres. Voilà tout. Je n’ai que faire des ces interrogations infinies d’étudiants.Finies les théories, finies les rhétoriques.
Tu es pourtant venu pour m’entendre parler. les mots sont à la base de la magie, et nous devons bien partager un langage. Les mots que tu utilises, que sont-ils ? Ce que prononce ta langue? La chose qu’ils représentent ? L’idée qu’ils signifient ? C’est vrai, je suis vieux et d’une autre espèce, je n’entends pas la même chose que toi. Ma perception des sons est différente, et ma compréhension aussi. Comment pourrais-je alors te transmettre quoi que ce soit ?
Regardes autour de toi, l’ancien, où vois-tu un autre dragon ? C’est moi qui suit là, alors aussi imparfaite que puisse être cette transmission, il n’y a pas d’autre choix.
Tu es bien arrogant! Que pourrais tu donc savoir de mon existence passée? Même mon présent t’est inaccessible. Que vis-tu de mon agonie? Nous partageons un même espace, un même moment et jamais tu ne ressentiras exactement ce que je ressens. Ta quête est vaine.

L’homme ne répondit pas. Il prit sa cape et, à l’aide de deux bâtons fermement ancrés dans le sable humide, la maintint au dessus de la tête du vieux dragon. Celui-ci prit alors conscience que le soleil était auparavant en train de l’éblouir. Un sourire intérieur illumina son âme. Incroyable ! Premier candidat, seul candidat et bon candidat ! Non seulement il a perçut ma souffrance avant même que j’en aie conscience mais il a aussi pris soin de moi.
L’enseignement pouvait commencer.

Les jours s’écoulèrent, paisiblement, au rythme de long dialogues, de nuits courtes, et d’une amitié naissante. La langue des anciens se faisait plus fluide dans la bouche de l’homme tandis que les rares mouvements d’Ashtryac se faisaient encore plus lents. Comme si la transmission des connaissances lui enlevait ses dernières forces alors que l’homme s’en nourrissait. Le dragon, qui avait fait l’effort de tenir jusqu’à cette rencontre pouvait enfin se laisser aller.
Au bout de deux semaines, il était déjà à moitié dans l’Ailleurs. Tous deux sentirent venir la fin. Alors, avant qu’il ne soit trop tard, et malgré sa soif insatiable de savoir, l’homme lâcha prise pour consacrer les dernières minutes aux adieux. Des larmes brillèrent dans ses yeux quand il posa sa main sur la tête du saurien. Une dernière fois.

Ashtryac, as-tu un dernier mot à me confier, une ligne directrice de ta propre vie, un fondement de ton existence validé par ton expérience ?
Behi vivienh, ou, pour le dire selon les tiens : Sois présent. Sans chercher à être le meilleur, ni le pire, juste pleinement toi-même. Dans chaque lieu et à chaque instant. La qualité d’une vie ne se mesure pas à l’aune de celles des autres, mais dans le reflet de son propre regard. Et si je suis le dernier dragon, c’est parce que nous nous sommes entretués, sans même nous apercevoir du changement de notre environnement et de la disparition des brumes. Le manque d’empathie a sonné le glas de notre espèce, alors puisse la vôtre vivre son cycle différemment. Adieu, Jed.

Les yeux clos, son long corps sinueux se mit à chauffer puis brûler, devenu incapable de contenir son feu intérieur. En une heure à peine, il ne resta de lui que cendres et brumes. Le vent marin les dispersa sur les terres. Les cimetières de dragons n’existent pas. Debout, immobile, les cheveux balayés par la brise, l’homme le regarda se consumer.

Andhior y tharkish, Ashtryac, fonien moemiam y pohedian mishe vellayeh.
Adieu et merci, Ashtryac, même le plus puissant et majestueux des fleuves s’achève à la mer.

PRIX

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Lilouzahikel · il y a
bravo! tout un univers suggéré en si peu de mots, c'est top !
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Jérôme Sibille · il y a
Merci Lilou, il y a des univers qui nous font du bien, dans lesquels nous nous sentons appartenir.
Les faire apparaître dans notre quotidien , c'est une parfois une bouffée d'air frais...

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Joséphine · il y a
Le festival off permet de découvrir d'autres écrits! J'aime l'univers et le choix des mots, ainsi que cette nouvelle langue. Je sais que pour ce prix, les caractères étaient restreints, mais sinon je me permets de vous conseiller de bien mettre la ponctuation du dialogue. C'est juste que c'est +facile à lire avec :-) très beau texte !
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Jérôme Sibille · il y a
Merci. Pour une raison que j'ignore- je travaille sur mac- Ponctuation, italiques...ont été supprimé de la version originale. Ce qui dénature la version originale, bien évidemment.
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Joséphine · il y a
Autant pour moi alors ! C'est vrai que pour moi, en publiant d'après Word, c'est la justification du texte qui a disparu. Le site a encore des progrès à faire pour respecter nos mises en pages ;-) Votre sujet m'a fait penser à un court passage du tome 1ou2 de La Belgariade, quand un des personnages reste avec un dragon agonisant pour ses derniers jours. Bonne continuation
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Jérôme Sibille · il y a
Je vous remercie de votre commentaire, il m'encourage à continuer malgré les interrogations que j'ai effectivement sur certains textes en finale. D'autres, par contre, ont vraiment méritéleur place .
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander (en précisant bien "avec" ou "sans" critique) et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Utilisateur désactivé · il y a
Les cimetières de dragons n’existent pas... Exactement le genre de textes que j’adore... magiciens, dragons... un pur plaisir pour moi !
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Jérôme Sibille · il y a
Ravi, J_uliette, de vous avoir fait plaisir. Je vis moi-même dans cet univers...
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Utilisateur désactivé · il y a
N’hésitez pas à lire mon texte alors ! :) bonne semaine !
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Maour · il y a
Bon courage pour le prix, je vous soutiens! Si vous avez 5 minutes, passez donc me lire, je participe aussi :)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-veritable-histoire-du-petit-poucet

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Leméditant · il y a
J'ai aimé, l'instant du conte, votre sage dragon...
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Jérôme Sibille · il y a
Merci de votre soutien. Je voulais juste un instant de recul, une parenthèse dans le temps. Sortir de notre brume de pollution pour entrer dans la brume de l'imaginaire...
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Zouzou · il y a
...la brume vue à travers le feu de dragon , bien vu ! +5
si vous l'aimez , moi j'ai mon " Ensuquée "...

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Serge Debono · il y a
Le manque de brume ne me gène pas, je trouve votre texte vraiment magnifique. On imagine ce Dragon, le dernier de son espèce, échoué majestueusement sur le sable, délivrant le savoir de son espèce à celle qui subsiste. J'adore ! Bravo ! Si ça vous dit http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-prix-imaginarius
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Jfjs · il y a
Un peu plus de brume svp, qqes coquilles à enlever mais dialogues très intéressant. Et puis, j'aime ce dragon.
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Jérôme Sibille · il y a
D'accord pour les coquilles, mais c'est pour aller avec le sable de la plage...
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