Le souffle du dernier dragon

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« Car tu es brume et tu retourneras dans la brume »
Kalock le noir, compilateur des mémoires, ancêtre d’Ashtryac

Au sommet de la dune, les herbes ondulaient sous le vent chargé d’écume.
Sa lourde carcasse était échouée sur le sable, et seul le bercement du ressac parvenait à sa conscience. Sa vie avait été pleine, il était temps de passer le relais. L’heure, enfin, de mourir en paix.
Il souleva la paupière de son oeil jaune. Personne. « J’attendrai donc ». Ramenant la queue sous son corps, il plongea dans un demi-sommeil, ralentissant à l’extrême le rythme de son coeur.Les saisons défilèrent. A chaque printemps, il sortait de sa léthargie pour jeter un coup d’oeil autour de lui. Pour, chaque fois, le même constat. Personne.
Vingt ans plus tard, court instant pour sa longue existence, un homme pénétra son île aux confins du monde, et osa s’approcher de son long corps reptilien. Les vibrations inhabituelles de pieds sur le sable l’éveilla.
Sans même bouger d’une écaille, il détailla le nouvel arrivant. Cape rapiécée, bâton noueux, regard intense, tout semblait faire de lui un magicien de Tork. Serais-ce donc lui, mon héritier? Pour lui, tous mes biens ? Trésor bien léger, somme toute, et pourtant si lourd à porter. Oui, sans doute un magicien, je devrais m’en douter, ils sont les derniers à connaître la langue des anciens. Me faut-il le tester ?
Il prit la parole de sa voix caverneuse et profonde :

Forsia, mauestrar. Akcheer nathrat turienh moeven ?
Modien sazeain, Ashtryac.
Salut, magicien, que cherches-tu si loin des tiens ?
J’ai voyagé pour te voir, Ashtryac.

Novrestir veinhor, mi samoan veluhieh. Fraeloz teshjish ?
Fraelich mesnoen, Beh Jed.
Je n’ai pas à me présenter, tu connais mon nom. Oses-tu me donner le tien ?
Je n’ai pas de crainte à le faire. Je suis Jed.

L’homme était campé face à lui, les pieds écartés enfouis dans le sable. ses yeux étaient clairs et francs.
Tu sembles bien sûr de toi, quelle raison pourrait m’empêcher de te tuer ?
Ta vieillesse, tes savoirs et la proximité de la mort. Avant de t’éteindre, tu ressens le besoin de dire. Je suis là pour écouter. Tu le sais, je le sais. Avant d’être magicien et de devoir préserver le monde, j’ai commencé ma vie comme gardien de chèvre. Une vie heureuse et insouciante. Puis j’ai eu vent de ton existence. De toi, détenteur d’une expérience millénaire profitable à l’humanité. Quelle autre raison pourrait pu me pousser à accomplir un périple éprouvant de deux ans sur la mer? Quelle autre ?

Bien d’autres, songea intérieurement le dragon, mais la réponse lui plût. Il enchaîna avec d’autres paroles provocatrices.
Comment trouves-tu ce vent marin ? La sensation que tu en as vient-elle du vent lui-même, ou de la sensibilité de ta peau? Ou des deux, peut-être ? Avec mes écailles, je ne le sens qu’à peine. Comment définir la réalité de ce monde ? Réponds-moi, humain.
Voici ma réponse: Je n’ai pas fait tout ce chemin pour écouter les tergiversations d’un vieillard. Ce vent, malgré moi, j’ai appris à l’aimer. J’en sens le sel sur mes lèvres. Voilà tout. Je n’ai que faire des ces interrogations infinies d’étudiants.Finies les théories, finies les rhétoriques.
Tu es pourtant venu pour m’entendre parler. les mots sont à la base de la magie, et nous devons bien partager un langage. Les mots que tu utilises, que sont-ils ? Ce que prononce ta langue? La chose qu’ils représentent ? L’idée qu’ils signifient ? C’est vrai, je suis vieux et d’une autre espèce, je n’entends pas la même chose que toi. Ma perception des sons est différente, et ma compréhension aussi. Comment pourrais-je alors te transmettre quoi que ce soit ?
Regardes autour de toi, l’ancien, où vois-tu un autre dragon ? C’est moi qui suit là, alors aussi imparfaite que puisse être cette transmission, il n’y a pas d’autre choix.
Tu es bien arrogant! Que pourrais tu donc savoir de mon existence passée? Même mon présent t’est inaccessible. Que vis-tu de mon agonie? Nous partageons un même espace, un même moment et jamais tu ne ressentiras exactement ce que je ressens. Ta quête est vaine.

L’homme ne répondit pas. Il prit sa cape et, à l’aide de deux bâtons fermement ancrés dans le sable humide, la maintint au dessus de la tête du vieux dragon. Celui-ci prit alors conscience que le soleil était auparavant en train de l’éblouir. Un sourire intérieur illumina son âme. Incroyable ! Premier candidat, seul candidat et bon candidat ! Non seulement il a perçut ma souffrance avant même que j’en aie conscience mais il a aussi pris soin de moi.
L’enseignement pouvait commencer.

Les jours s’écoulèrent, paisiblement, au rythme de long dialogues, de nuits courtes, et d’une amitié naissante. La langue des anciens se faisait plus fluide dans la bouche de l’homme tandis que les rares mouvements d’Ashtryac se faisaient encore plus lents. Comme si la transmission des connaissances lui enlevait ses dernières forces alors que l’homme s’en nourrissait. Le dragon, qui avait fait l’effort de tenir jusqu’à cette rencontre pouvait enfin se laisser aller.
Au bout de deux semaines, il était déjà à moitié dans l’Ailleurs. Tous deux sentirent venir la fin. Alors, avant qu’il ne soit trop tard, et malgré sa soif insatiable de savoir, l’homme lâcha prise pour consacrer les dernières minutes aux adieux. Des larmes brillèrent dans ses yeux quand il posa sa main sur la tête du saurien. Une dernière fois.

Ashtryac, as-tu un dernier mot à me confier, une ligne directrice de ta propre vie, un fondement de ton existence validé par ton expérience ?
Behi vivienh, ou, pour le dire selon les tiens : Sois présent. Sans chercher à être le meilleur, ni le pire, juste pleinement toi-même. Dans chaque lieu et à chaque instant. La qualité d’une vie ne se mesure pas à l’aune de celles des autres, mais dans le reflet de son propre regard. Et si je suis le dernier dragon, c’est parce que nous nous sommes entretués, sans même nous apercevoir du changement de notre environnement et de la disparition des brumes. Le manque d’empathie a sonné le glas de notre espèce, alors puisse la vôtre vivre son cycle différemment. Adieu, Jed.

Les yeux clos, son long corps sinueux se mit à chauffer puis brûler, devenu incapable de contenir son feu intérieur. En une heure à peine, il ne resta de lui que cendres et brumes. Le vent marin les dispersa sur les terres. Les cimetières de dragons n’existent pas. Debout, immobile, les cheveux balayés par la brise, l’homme le regarda se consumer.

Andhior y tharkish, Ashtryac, fonien moemiam y pohedian mishe vellayeh.
Adieu et merci, Ashtryac, même le plus puissant et majestueux des fleuves s’achève à la mer.
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