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Le Solitaire

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Isobel

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Quelle chaleur ! Quelle fournaise ! Voici plus d’une heure déjà que je cuis dans cette boîte. Ca n’en finit pas. C’est insupportable ! Il doit faire... allez, 500, 600 degrés, davantage peut-être ? Vivement que ça s’arrête. Que tout ça soit réduit en cendres, que mon âme enfin libérée puisse s’envoler vers la fraîcheur des nuages...
J’ai toujours eu la chaleur en horreur. Je détestais les étés brûlants, quand on grillait, sous les flammes d’août. Tout le monde allait rissoler à la plage ou gloussait au bord de la piscine, en plein soleil. Je recherchais l’ombre, les pièces aux volets clos de ma grande maison, l’humidité des caves.
Je suis mort un soir de canicule. C’est le degré qui a fait déborder le thermomètre. C’était irrespirable. J’en avais assez, de la chaleur, du soleil et de la vie. L’infirmière voulait me faire boire, pour éviter la déshydratation, à mon âge. J’ai vidé l’eau dans les pots de fleurs, elles en avaient davantage besoin que moi. Je me suis endormi, la gorge sèche, les lèvres gercées. Je baignais dans ma transpiration. Je ne me suis pas réveillé, et c’est très bien comme ça.
Tout le monde a beaucoup pleuré. A commencer par ma femme. Chère petite femme, encore si jeune, si blonde, si belle. Vingt-cinq ans de moins que moi. Je la détestais de tout mon cœur. Ravi de la laisser en plan. Au début, elle m’avait beaucoup aimé, sincèrement. Puis elle a aimé nos voyages, la villa au bord de la mer, la Jaguar, nos séjours à Paris, à Londres, à Milan, les vacances à Hawaï, les bijoux et les robes de créateurs, et la carte bleue à son nom sur notre compte commun. Au début, nous nous sommes dit tout ce que nous pouvions nous dire d’agréable. Puis, tout ce que nous pouvions nous dire de désagréable. Puis, tout ce que nous pouvions nous dire d’indifférent. Ces dernières années, nous ne nous disions plus rien du tout. Je la laisse sur cette terre sans aucun regret, nos sommes bien soulagés tous les deux. Bon débarras pour chacun de nous. Elle est désencombrée d’un vieux, moi d’une peste. Comme elle pleure encore maintenant, devant la famille, pendant que je grésille dans ce four conformément à mes dernières volontés ! Avec cette touffeur, elle ne devrait pas tant pleurer, elle perd de l’eau et des sels minéraux en pure perte.
Patience, encore quelques minutes et c’en sera fini, je serai délivré de mon enveloppe charnelle, volatilisé, et je m’envolerai vers des cieux meilleurs, sans canicule et sans épouse.
Mais... que se passe-t-il ? Quelqu’un a éteint le feu. Trop tôt. Vous voyez bien que je ne suis pas encore totalement consumé ? Noirci à souhait, un vrai morceau de charbon, mais pas encore en poussière ? Que font-ils ? Voilà qu’ils ouvrent la porte du four... Un homme arrive avec une pelle... Il toussote, un mouchoir devant le nez... Hé là ! Doucement ! Il charrie mes restes sans ménagement, me transbahute dans un genre de coffre, morceau par morceau. C’est trop tôt ! Je suis toujours là ! Ils ne m’entendent pas... ne savent pas... Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? On devait disperser mes cendres au dessus de la baie, depuis la terrasse... ce n’était pas du tout prévu comme ça !
On roule. Longuement. Où m’emmènent-ils ? Je suis ballotté de droite et de gauche, dans ce coffre en métal inconfortable. Mes membres calcinés se détachent les uns des autres... Vraiment, c’est indigne ! On ne traite pas un mort de la sorte ! N’ai-je pas assez payé pour une belle cérémonie d’incinération ? Une petite fortune !
Nous voilà dans une sorte de hall luxueux. Ma femme est là. Elle pleure toujours toutes les larmes de son corps de crocodile, la pauvre chérie. Qui sont ces gens qui l’entourent, en complet veston impeccable, qui murmurent doucereusement à son oreille en lui tendant des mouchoirs ? On dirait des vendeurs de canapés. Elle feuillette des catalogues... je n’entends pas ce que vous dites !
Maintenant on me roule sur un chariot, je disparais dans les entrailles d’une sorte de laboratoire... Quels sont tous ces appareils, ces gens en blanc qui s’affairent ? Je n’ai plus aucune raison d’avoir peur de quoi que ce soit, bien sûr, mais... Je voudrais juste en finir, qu’on me laisse partir, et je suis toujours là, accroché à mes pauvres restes...
On m’a déversé sans ménagement dans une sorte de creuset. J’entends les mots graphite... atmosphère... température... Quoi encore ?
Et là, tout devient terrifiant... Le noir total... Un bruit effroyable... La chaleur monte à nouveau, une chaleur épouvantable... Je me sens comprimé de toutes parts, à étouffer, si je pouvais respirer encore... Suis-je déjà arrivé en enfer ? Et pour quel motif, je vous prie ? On me triture, on me malaxe. Il doit faire plus de 1000 degrés ! Que dis-je, 1500 ou 2000 ! C’est atroce, une souffrance à hurler, je suis broyé, aplati, écrasé, compacté, et toujours cette chaleur démoniaque !
Et cela dure... cela dure... des jours et des jours, dans un bruit de moteur d’avion. Moi qui aimais tant le silence, le calme ! Tout ce qui reste de moi se ratatine, se recroqueville, je ne suis plus qu’un cri muet, de grâce, cessez ce supplice, ce martelage horrible qui ébranle la plus petite parcelle de moi-même !
Enfin tout s’arrête. Le bruit cesse, la température baisse, l’air circule à nouveau. Je ne suis plus qu’un minuscule galet transparent. Un homme se saisit de moi avec des pinces. Il a d’énormes lunettes sur le nez. Et voici maintenant qu’on me frotte, qu’on m’abrase, qu’on me roule, qu’on m’érode sur une énorme meule tournant à toute allure. Aïe, ça brûle, encore et toujours la chaleur ! Des fragments de moi-même se détachent. J’ai le tournis. Quel est ce manège infernal ? Mes tourments ne cesseront donc jamais ?
Me revoici dans le hall luxueux. Ma femme est là, assise dans un profond fauteuil. Toujours ces messieurs obséquieux qui bourdonnent autour d’elle, elle est si jolie en deuil. On me porte sur un plateau de velours noir. Elle me regarde, elle pleure, de joie cette fois.
- Comme il est beau ! dit-elle.
Exactement les mots qu’elle avait prononcés lors de notre première rencontre.
Je parviens à lire quelques lignes d’un prospectus traînant sur une table, et c’est alors que tout s’éclaire.
«  GEM ETERNA transforme en diamants les restes de vos chers disparus. Donnez une vie éternelle à vos défunts. Le diamant est fait de carbone pur. Par un procédé de technologie sophistiquée alliant les hautes températures aux hautes pressions, nous reconstituons le processus naturel qui vous garantira un souvenir impérissable sous forme de splendide joyau... »
Je suis devenu diamant ! Un diamant inusable, jusqu’à la fin des temps ! Impossible de m’échapper ! Ma femme me soupèse, me place délicatement sur son doigt, parle du modèle de bague qu’elle a sélectionné pour me porter, une forme classique de solitaire en platine, à six griffes. Elle me fait scintiller à la lumière. Assez de lumière ! Je suis ébloui ! J’ai chaud ! Laissez-moi ! Brisez-moi ! Je veux partir ! Je ne veux plus la voir, sentir son doigt brûlant... Elle me sourit... Elle me possède... Je la hais !

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Keith Simmonds · il y a
Mes voix pour l'originalité de cette œuvre captivante, Isobel ! Une invitation à vous imbiber de lumière dans “Gouttes de Rosée” qui est en compétition pour le Grand Prix Automne 2019. Merci d’avance et bonne journée https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/gouttes-de-rosee-1
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Isobel · il y a
Merci beaucoup Keith ! 😊
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Keith Simmonds · il y a
A bientôt sur ma page, Isobel !
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Patrick Peronne · il y a
Bien pensé, bien restitué. Mes voix.
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Isobel · il y a
Merci beaucoup !
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Julien1965 · il y a
Un régal votre histoire ! Et je vous félicite de l’avoir imaginée et de l’avoir si bien écrite... le ressenti du défunt..., et quelle chute !Total soutien...
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Isobel · il y a
Merci !
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Jean Calbrix · il y a
J'adore le titre prémonitoire ! Il n'a quand même pas de chance de finir bijou accroché au doigt de sa femme alors qu'il pensait être débarrassé d'elle ! Bravo pour ce beau texte et sa construction Isobel ! +5
J'ai un sonnet en finale été qui devrait ne pas vous déplaire : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/indian-song

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Christophe Dessaux · il y a
Bravo. J'ai été captivé par l'histoire et le ressenti de ce pauvre homme. Entre le sort qui est le sien et l'enfer, je me demande ce que je préfèrerais.
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Isobel · il y a
J'espère que vous n'aurez jamais à choisir ! :)
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Ginette Vijaya · il y a
C'est follement original ! Quelqu'un qui renaît de ses cendres sous forme de diamant !!
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Isobel · il y a
C'est une réalité proposée par certaines sociétés...
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Virgo34 · il y a
Original et bien écrit.
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Isobel · il y a
Merci !
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Laurence Delsaux · il y a
Juste ce qu'il faut de légèreté et d'étonnement, ++
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Isobel · il y a
Merci !
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JD Valentine · il y a
Pour débuter la journée c'est un texte bien sympa. Original bien écrit et dopé à l'humour noir. Mes voix avec plaisir.
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Zouzou · il y a
Chaude, chaude .. l'idée ! Mes voix
Je concours si vous aimez

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