Le sképsigraphe

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« C’était à nouveau un échec.
L’ampoule avait grillé et provoqué une réaction en chaîne. Le court-circuit avait endommagé la plus grande partie du prototype. Six mois de travail, et il allait falloir remplacer les pièces principales.
̶ - Pourquoi tu n’essaies pas quelque chose de complètement différent ! Tu me parles depuis des années de ton obsession pour la pensée. Ton truc, là... avec tes rêves,...
̶ - Mes visions nocturnes conscientes.
̶ -... tes recherches sur le lobe occipital et le prézi...prétu...
̶ - Précuneus.
̶ -... ta lubie sur l’imagination !
Je haussais les épaules et émis une interjection sarcastique.
̶ - Ma lubie, oui !
̶ - Tu pourrais l’appeler le cérébro, comme dans les X-Men. Non, j’ai bien mieux : le fantasiographe ! Parce que tu as toujours des idées fantasques.
Elle gloussa alors qu’elle quittait le salon. Même si ma femme était taquine, elle acceptait toujours de discuter de mes nouvelles idées. « Une à la minute », riait-elle.
Et c’était une excellente idée !
J’allais avoir quarante ans. Et je sentais l’urgence. Celle de créer quelque chose de capital qui laisserait une trace de moi, en ce bas monde. Etre inventeur, c’était mon destin. Je le savais.
Le plus dur, ce n’étaient pas les échecs successifs ; ils étaient à mes yeux des essais, des tentatives, des entraînements. Ce n’était que partie remise. Moi, j’y croyais. Non, le plus dur, c’était les autres : leur raillerie et leur jugement. « Ah oui, tu travailles sur un nouveau projet. Dis donc, il te faut un sacré grenier pour stocker tout ça. Mais, tu en fais quoi de ton bric-à-brac ? ».
J’en fais quoi ? Mais je révolutionne le monde. Je contribue à son évolution ! Et toi, loquedu ! Tu fais quoi ?!
Je savais que ma femme s’amusait de mon originalité. Elle était tombée amoureuse de cet homme-là : l’inventeur un peu maladroit. « Tu cours après des chimères et j’aime ça. ». Pourtant, elle aussi vieillissait. Elle avait mûri. Elle se lassait.
Alors, le fantasiographe de sa tendre moitié, il l’appellerait « le sképsigraphe ». Et cette invention serait révolutionnaire. Il la rêvait depuis des années : pouvoir coucher sur le papier ses moindres réflexions, ses images mentales, ses phrases. En somme, tout ce qui se déroulait dans sa tête.
Ses idées à lui allaient trop vite dans son esprit. Si vite, qu’il en laissait filer la moitié à grand regret. Et puis, elles jaillissaient aussi la nuit et au réveil, pouf, elles se dispersaient comme un nuage. Alors une machine capable de tout enregistrer et surtout de tout reproduire, c’était tout bonnement génial.
Combinant le mot Sképsi qui signifiait « les pensées » en grec et graphe signifiant « écrire, décrire, tracer », le nom était tout trouvé. Sachant que chaque pensée émet une longueur d’onde, une énergie qui lui est propre, il suffit de l’enregistrer. Puis, à la manière du sismographe qui retranscrit les vibrations de la terre, ma machine dessinerait les raisonnements. Associé au principe du détecteur de mensonge, elle pourrait prendre en compte la partie émotionnelle : toute forme d’art serait alors produite !
Le dessin imaginé dans le lobe occipital et dans le précuneus, cette partie arrière du cerveau, chaque trait de cette image mentale serait dessinée par un ligne sur le papier.
Je ne tenais plus en place. J’en tremblais d’excitation.
Voilà mon histoire. Voilà ce qui s’est passé un an plus tôt, au fond de mon garage. »
L’auditoire applaudit avec enthousiasme. La salle était comble et il ne s’était pas attendu à un tel engouement pour sa machine. Suite à la présentation de son prototype, dix mois auparavant, un grand centre technologique avait signé un gros chèque et lancé la fabrication. Ils en avaient déjà vendu des milliers. Son idée avait fait des émules et pour la première fois, il présentait sa création au Salon des inventions.
« Génialissime. Novateur. Incroyable. ». C’étaient enfin les éloges qu’il entendait ; les louanges qu’il avait espérées toute sa vie. Et il était largement récompensé !
C’est alors qu’un homme aux cheveux en bataille se leva. Parmi cette foule, au milieu de cet amphithéâtre, il ressemblait à un bouton d’acné.
̶ - Vous avez tué l’art, monsieur !
̶ - P... Pardon ?
̶ - Avec votre machine ! Vous avez tué l’art !
̶ - Euh,... je ne crois pas. Au contrair...
Il était sorti du rang et avançait en zigzaguant entre les chaises. Ce pas hésitant le rendait moins crédible. George avait envie de rire, mais à la vue de la mine déconfite de l’homme, il s’abstint. Zut alors ! Il était sur un petit nuage depuis un an et un frustré allait lui gâcher son plaisir.
̶ - Votre machine recrée toutes les créations mentales, sans aucune difficulté. Avez-vous conscience de l’impact sur le monde ?
̶ - Evidemment !
̶ - Le marché économique s’effondre : plus besoin d’acheter des pinceaux, des toiles, plus aucun matériel n’est nécessaire..., asséna-t-il.
̶ - L’invention a créé des emplois...
̶ -... Et le statut d’artiste ! Celui qui travaille avec les outils, mais aussi avec son âme, ses mains, son talent... peintres, auteurs, designers, compositeurs ! Désormais tout ceci est rendu obsolète, martela-t-il. Le marché est saturé. Dénaturé !
Il avait élevé la voix. On sentait son dégoût et son désespoir. La même consternation envahit George devant les murmures de la salle. Sans trop savoir pourquoi, il sentait le vent tourner : ceux qui une minute plus tôt encensaient sa machine, venaient d’ouvrir les yeux devant une répugnante réalité.
̶ - J’ai entendu dire qu’il y avait également une émergence d’AVC pour les utilisateurs du sképsigraphe, souleva une dame menue.
Elle ressemblait à une elfe de la forêt, douce et délicate, ce qui ne l’empêchait pas de le regarder avec des poignards dans les yeux.
̶ - Oui, c’est vrai, renchérit une autre.
Après toutes ces années de lutte acharnée, il se sentait pris au piège. Plusieurs personnes s’étaient levées dans la salle et les voix résonnaient plus fort. L’inventeur avait reculé de quelques pas sur l’estrade, de sorte que la foule détourne son attention de lui. Et sans attendre son reste, il avait détalé comme un lapin par la porte de secours. De la rue, il entendait encore les voix de protestation. Le sképsigraphe soulevait les foules : il fallait alors traiter le mal par le mal.
Le soir même, il s’était enfermé dans son garage-atelier. Il n’en sortirait pas avant une semaine : il avait la solution. Dans son esprit et grâce à son dispositif traducteur de pensées, il serait bien plus facile de le créer. Jamais on ne l’empêcherait d’inventer et jamais on ne le détournerait de son chemin. Un mail envoyé au centre technologique diffuseur de son sképsigraphe et la machine était en route.
Le matin même, tous les appareils étaient rappelés en urgence, pour un réglage. Et c’était là que résidait tout le génie ! Il suffisait de rajouter une pièce, sous une semaine, dans le boitier interne. La société n’aurait pas tous les éléments d’explication, évidemment. La version officielle était la suivante : la nouvelle pièce permettait de limiter l’émission d’ondes et prévenait les risques d’AVC. La réalité avait un tout autre enjeu.
Vingt-cinq ans de recherches ! Depuis qu’il était tout petit, il déviait les utilisations des objets : des horloges, il créait des vélos miniatures grâce aux engrenages. Il démontait et remontait les mécanismes jusqu’à l’obsession. Vingt-cinq ans qu’il se dédiait à ça : l’invention.
Personne ne lui gâcherait son succès.
Méthodiquement, il avait assemblé les pièces de cette nouvelle petite mécanique. Désormais, dans le laboratoire, des dizaines de paires de mains s’affairaient à les installer tambour battant dans sa plus belle réussite. Il avait poussé le plaisir jusqu’à donner un petit nom à sa nouvelle trouvaille : le « pistis », seul programme transformant la longueur d’onde d’une pensée en ce qui devait être, à savoir convaincre de la vérité de toute chose. Sa vérité. Désormais, les utilisateurs du sképsigraphe seraient convaincus d’une chose : il est indispensable.
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maelia · il y a
Une super idée original, mon vote! Je vous invite à découvrir mon œuvre "le dernier espoir" dans la catégorie yep, bon courage à vous et merci! https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-dernier-espoir
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Jenny Jénie raconte · il y a
Merci pour ce commentaire et votre vote. Je vais aller lire ça tout de suite.
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Chantal Sourire · il y a
Mon vote !
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Jenny Jénie raconte · il y a
Merci beaucoup
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Jean Calbrix · il y a
Une machine à dessiner les raisonnements ? Il fallait le faire et vous l'avez fait Jenny ! Bravo ! +5
Je vous invite à lire mon spectacle nocturne si vous avez un peu de temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous !

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Jenny Jénie raconte · il y a
Merci à vous ! Je suis allée vous lire. C’est très beau.
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A. Nardop · il y a
Bizarre, mais à creuser sur le plan philosophique donc intéressant.
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Jenny Jénie raconte · il y a
Merci.