Le rôti

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Elle se faufilait rapidement entre les calèches, les maraîchers qui clamaient le prix de tel ou tel poisson, les femmes qui ajustaient leurs tenues du dimanche en prétendant s’intéresser aux histoires lassantes de leurs amies. Elle paraissait concentrée, on devinait même un certain énervement par le froncement léger de son sourcil droit, il faut dire qu’elle ne fronçait jamais les sourcils, rien n’avait réussi à marquer son doux visage enfantin, pas même le décès de ses parents quelques années plus tôt. Elle ne laissait jamais transparaître ses émotions, ni par de longs sanglots ni par d’inarrêtables fous rires comme les autres enfants.

Elle poussa avec force la porte de la maison et vit son frère accoudé à la table du salon.
Elle allait lui dire bien sûr, elle se l’était promis, mais le repas était prêt et elle n’en pouvait plus, l’odeur, c’est ce qui fit qu’elle décida dans un premier temps de repousser la nouvelle.
Elle s’assit calmement sur la chaise en bois et le frère, c’était comme ça qu’elle l’appelait, apporta le rôti du dimanche sur la table. Elle le scruta et chercha ce qu’il pouvait bien y avoir de plus grave dans ce qu’elle avait fait que dans la confection de ce repas.

Elle aussi avait placé son couteau à la perpendiculaire des fibres musculaires, elle aussi avait tranché franchement en évitant les irrégularités. D’ailleurs, il n’avait pas été beaucoup plus bruyant que ce rôti, il était tombé, face contre terre et elle était partie sans se retourner. Le rôti était caoutchouteux, elle n’aimait pas quand c’était ainsi, quand le rôti était mauvais, le dimanche était raté. Pourtant, il avait dû le faire revenir avec du beurre dans la poêle comme d’habitude, mais emporté par l’avis d’un pamphlétaire, il avait dû lire tête baissée un article entier sans vérifier la cuisson et voilà qu’elle se retrouvait à mâcher avec force sans parvenir à découper ce trop pénible morceau. Elle avait pensé d’ailleurs à le découper, l’enterrer, le brûler, elle avait vu assez des films policiers du frère pour pouvoir se débarrasser d’un cadavre sans laisser aucune trace, mais elle était partie. Elle savait qu’on le retrouverait bientôt.

— Tu aimes ? interrogea le frère.
— Assez oui, mais tu aurais dû mieux surveiller la cuisson.

Il savait qu’elle n’aimait pas quand il était trop cuit, quinze minutes, ce n’était pourtant pas si compliqué, n’importe quel imbécile aurait pu réussir, il ferait plus attention dimanche prochain, il pensait toujours ainsi, mais cette fois, c’était pour de bon, plus question de rater un rôti. En réalité, elle ne détestait pas non plus, il avait innové sa recette traditionnelle avec un jus aux oignons qui imbibait la viande de son goût presque sucré. Il avait dû mettre des épices aussi, elle ne connaissait pas cet arôme, mais c’était fort et original et ça parfumait toute l’assiette. C’était d’ailleurs ce qu’ils verraient en premier, le jus de la viande. Des passants, une famille peut-être en revenant du marché tomberait sur une flaque de sang et remonterait jusqu’à lui, étendu sur les pavés, le flanc ouvert.

Si elle ne l’avait pas caché, c’était parce que ça ne lui importait plus désormais, cela faisait douze ans qu’elle vivait ici et même qu’elle vivait tout court, et elle avait appris en douze longues années que personne n’était généreux, pas même avec deux enfants orphelins. Il y avait bien monsieur Maurice qui leur partageait un rôti le dimanche, mais c’était le seul, là-bas, en prison, elle ne perdrait pas grand-chose et elle ne manquerait à personne. Il y avait aussi le frère, il lui manquerait lui, c’est sûr, ses cheveux en bataille, son air hagard. Bientôt, il aurait une femme et des enfants aussi, de beaux enfants comme eux, il ne viendrait pas la voir. Il valait mieux pour lui qu’on évite de savoir qu’il avait partagé son éducation avec une criminelle, mais peut-être, un soir où il en aurait marre des histoires de princesses et de chevaliers, il leur en parlerait. De leur amour, de leur complicité, de leurs longs silences remplis de tendresse et il laisserait couler une larme pleine de son assourdissante culpabilité en repensant à leurs rôtis, il continuerait sans doute de les faire après son départ, tendres et juteux, il deviendrait le spécialiste. Ses amis lui reconnaîtraient bien ce talent même s’ils trouveraient ça regrettable de manger la même chose tous les dimanches.

Pour ce qui était de son futur, elle n’éprouvait aucune crainte, pourquoi s’inquiéterait-elle de vivre enfermée alors qu’elle avait passé sa vie dans la cage froide et solitaire de la misère. Elle le regardait, pour la dernière fois sûrement, et alors qu’elle ne s’était jamais laissée aller à l’appel dangereux des regrets, elle y songeait, peut-être qu’elle n’aurait pas dû, peut-être que cette cage était mille fois plus confortable que les autres parce qu’il était là, peut-être que n’importe où et aussi colossale que la misère puisse devenir, elle aurait été chez elle contre lui mais elle entendait toquer et elle aurait beau hurler, courir, pleurer comme elle ne s’était jamais autorisée à le faire, il était trop tard. Dans quelques minutes à peine, il la regarderait comme les autres, avec peur, angoisse, dégoût, il lui demanderait pourquoi avec son regard inquiet et elle ne saurait pas répondre. Elle n’en savait rien après tout, parce qu’elle était folle peut-être ou méchante, ça devait être ça, elle avait dû naître avec un peu plus de cruauté dans les veines que ce qu’il faut, ou bien elle avait simplement reçu un peu moins d’éducation ou d’amour, elle savait être polie pourtant, elle l’avait toujours été devant le frère. C'est pour ça qu’elle lui avait menti alors qu’elle ne devait plus, sur qui elle était vraiment, sur qui elle avait été toutes ces années, laissant cadavres sur cadavres, pour lui, pour qu’il l’aime encore un peu, pour qu’ils mangent encore un rôti le dimanche suivant et tous les autres, même si ils étaient caoutchouteux, à présent, elle ne voulait plus rien manger d’autre.
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Soraya Djerrab · il y a
J'aime bien, je trouve que c'est accrocheur et bien écrit.
Je vous invite au passage à lire mon histoire et à m'en donner vos avis :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lodeur-du-cafe-2

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Kim Ansaldi · il y a
Merci, je passerai lire!
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Virginie Denise · il y a
J'aime beaucoup! J'imagine votre personnage en tueuse en série psychopathe et des questions/réponses me viennent, comment sont morts les parents? Combien de victmes en tout? Et surtout d'où proviennent les rôtis du dimanche?!
Je voudrais bien la suite de cette Dexter en jupons!

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Kim Ansaldi · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire c’est super si le texte vous a plu!
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VERONIK DAN · il y a
Bon je n'aime pas la viande saignante mais faut dire que v/texte lui l'est.
Bravo pour ce thriller.

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Kim Ansaldi · il y a
Merci beaucoup!
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Gregory LEVY · il y a
Un texte bien sombre mais captivant. Bravo à l’auteure pour cette agréable rédaction. J’ai « dévoré » ces quelques lignes.
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Kim Ansaldi · il y a
Merciiii beaucoup c’est gentil!
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Tine Arconn · il y a
Là où je n'avais pas totalement accroché à l'histoire de "Polyphème", je suis resté scotché à cette histoire bien différente dans le style et la lecture. Et je dis cela en étant un piètre lecteur, difficile dans son accroche de surcroit.

La myriade de petits détails fait vivre cette histoire, et dissimule au détour d'une phrase les informations importantes. Le premier paragraphe est parfait dans ce sens, on vit la scène et la base est posée (une enfant orpheline, décrite comme froide dans ses émotions).

Le mélange des contextes, entre l'assassinat et le repas, crée une ambiguïté intéressante. Où commence le déjeuner, où finit le meurtre ? Le dosage est finement mené. C'est dérangeant pour le lecteur, donc génial.

La manière dont les pensées de l'enfant sont décrites m'a amené à la même conclusion, que ce n'était pas son coup d'essai. Encore une fois, les indices sont là, en amont, et il n'y a pas d'enfumage pour le lecteur averti. Il est par contre bien pensé d'avoir écrit un paragraphe avant la révélation, où on découvre que cette petite de 12 ans n'est pas si insensible que ça, face au frère et aux moments qu'ils ont vécu ensemble. Cela permet de jouer aux montagnes russes avec nos émotions. Bien amené encore une fois.

Sur le style en lui-même, j'ai sans doute trouvé certaines phrases "à rallonge", avec beaucoup de virgules là où j'aurai opté pour des points, mais globalement la lecture reste aisée sans être simpliste.

Bravo !

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Kim Ansaldi · il y a
Merci beaucoup d’avoir pris le temps, ça fait plaisir! J’essaierai de mettre plus de points la prochaine fois pour que ce soit plus dynamique! Contente que ça vous ait plu
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Fred Panassac · il y a
L’alternance entre la préparation du rôti et l’allusion à un meurtre commis par le personnage féminin est un angle original pour une sorte de thriller familial.
Le schéma surprend et n’est pas classique, cela change.
Belle écriture précise et évocation de drames et de conflits passés. Le mobile du meurtre commis par cette « femme-enfant » n’est pas mentionné , je ne peux m’empêcher de penser dans le climat actuel, qu’elle a été agressée sexuellement, c’est ce qui vient à l’esprit...
En revanche la fin est déstabilisante en laissant entendre qu’il y a eu plusieurs meurtres, et il y a même un petit relent de cannibalisme avec ces rôtis dominicaux dans la foulée des meurtres, ou alors c’est moi qui me fais des idées.
L’intrigue imbriquée est une bonne idée et laisse toute latitude au lecteur au sujet des meurtres...

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Kim Ansaldi · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire, c’est effectivement volontaire de ne pas détailler la raison du meurtre pour que l’on puisse en projeter une avant de se rendre compte qu’il y en a eu beaucoup d’autres à la fin
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De margotin · il y a
Court et noir. J'ai aimé
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Kim Ansaldi · il y a
Merci beaucoup
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Jennyfer Miara · il y a
Noir et bien écrit, j'ai été tenue en haleine du début à la fin, bravo!
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Kim Ansaldi · il y a
Un grand merci pour votre soutien

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