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Le rituel

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Amore

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Comme tous les soirs Emma s'empressera de rentrer chez elle pour accomplir son rituel. Cela fait quinze ans que cela dure, quinze années à se faire mal, mal à en crever...
Elle passera d’abord au petit supermarché à l’angle de sa rue où elle achètera des aliments gras et sucrés, tout ce qui est interdit est bon à prendre se dira-t-elle...
Elle prendra soin de sélectionner une caisse rapide, il faut faire vite, le plus vite possible, tandis que l’angoisse grandira en elle.

Elle montera ses quatre étages à pieds pour se donner bonne conscience et pour ne pas croiser son voisin dans l’ascenseur, celui qu’elle convoite en secret depuis plus d’un an et qu’elle ose à peine regarder dans les yeux...
Il y a quelque chose de touchant et de rassurant en ce garçon, elle a parfois l’impression de l’avoir déjà connu, dans une vie antérieure, une vie où elle aurait été « normale »...

Enfin, la voici arrivée...Un rapide passage aux toilettes, elle se déshabille et se met en tenue de combat...
D’abord elle se pèse et écrit le poids affiché sur un petit bout de papier déchiré à la hâte...
Elle ouvre le réfrigérateur et sort le beurre, le vrai, pas celui qui affiche 20% de matières grasses au compteur et qu’elle prend tous les matins au petit déjeuner pour conserver un poids normal...
Normale, Emma ne l’est pas...Elle n’entre dans aucune case et cultive sa différence, elle aime qu’on la trouve exceptionnelle ou bizarre, elle aime qu’on l’aime et elle aime aussi qu’on lui fiche la paix, surtout quand sonne l’heure du rituel...
Elle saisit un pot de confiture : encore un cadeau de sa mère pour qu’elle prenne un kilo ou deux ! Sa mère si parfaite, élégante, élancée : tout ce qu’Emma ne sera jamais.
Elle déballe les courses qu’elle a rapportées du supermarché : du saucisson, du pâté, une pizza, des gâteaux au chocolat, des chips, etc.
Elle allume la télévision, mais aucun programme ne semble lui convenir, tout est indigeste ! Cela tombe bien se dit-elle, amusée...
Il est 19h00 et pendant quarante-cinq minutes, elle va tout dévorer...Elle avalera du pain, beaucoup de pain et boira beaucoup de l’eau en grande quantité, ça aidera au moment où elle s’agenouillera au-dessus de la cuvette pour évacuer...
Y prend-elle du plaisir à s’empiffrer de la sorte, elle que tout le monde trouve si délicate, s’ils savaient à quoi ressemble sa vie...
Emma souffre, elle a mal, depuis toujours...Elle est vide de tout et de rien et rien ne parvient à la remplir. Ce n’est pas cette tonne de nourriture grasse et sucrée qui va la sauver de cette vie misérable, non bien au contraire.
Comme elle est intelligente, Emma sait tout cela, elle sait qu’elle meure à petits feux au milieu des emballages plastiques qui jonchent le sol de sa salle à manger.
Manger, manger...Une obsession...Se remplir...Elle y pense toute la journée...Parfois, elle essaye de lutter, elle retarde le moment tant attendu et tant redouté.
Emma est double, deux personnalités qui s’affrontent dans ce petit corps, si fragile, ce petit corps que son père aimait caresser presque tous les soirs, lorsqu’elle était couchée dans son petit lit, pendant que sa mère cuvait dans le salon en regardant des feuilletons à l’eau de rose.

Elle a mal au ventre, mal aux côtes, mal à la tête, elle sent que son estomac va éclater...
Elle ne peut plus rien avaler, il va falloir passer aux toilettes, s’agenouiller et tout gerber. Quel vilain mot, aussi vilain qu’était son bourreau de père... Si elle avait été une méchante fille, elle aurait trouvé le courage d’infliger à son paternel une mort lente et cruelle, mais Emma préfère se faire du mal, elle trouve cela normal...

Un jour, l’accident arrivera et elle mourra seule au milieu de tous ces emballages, de paquets de gâteaux, de chocolat et de pizzas...
On la retrouvera sans connaissance, écroulée dans ses toilettes, la tête dans la cuvette...Elle le sait mais c’est plus fort qu’elle.
Emma est boulimique, une saleté de maladie, une bête immonde qui la ronge, qui la détruit et qui la tuera d’une manière ou d’une autre.
« C’est comme ça » se dit Emma, normal de finir comme ça, normale Emma ne l’est pas...
Un jour peut-être, s’il n’est pas trop tard, son voisin trouvera le courage de l’aborder, lui si timide l’aime en secret, depuis le premier jour...
Il l’aimera telle qu’elle est, avec ses fêlures, ses blessures, cette bête sombre qui la ronge. Il l’aimera parce qu’il est différent lui aussi. Comme Emma il est cabossé, comme Emma il cherche à être aimé, comme Emma, il voudrait être normal au moins une fois dans sa vie et que ses journées ne soient ritualisées que par des mots d’amour...

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