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Le réveil de Martine

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Gail

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Ce matin-là, à l’aube, un nouveau jour s’est ouvert à Martine.
Terminé le déni.

La sexagénaire se souvient ne pas avoir accepté le décès de Jacques. Elle n’a aucun souvenir des funérailles et ne sait même pas où se trouve la tombe au cimetière. Elle n’ose plus le demander aux enfants.

Elle avait refusé l’accident. Il n’avait pas pu la laisser seule. Jamais il n’aurait fait une chose pareille ! A tout moment, il allait franchir le seuil de l’appartement avec sa bonne humeur et son entrain habituel. Elle s’était terrée chez eux, les yeux rivés sur la porte. Elle l’avait attendu. Elle ne répondait pas à ceux qui frappaient. Il avait sa clé !

Les pompiers l’avaient sortie de sa torpeur, sur l’inquiétude de ses proches. Ils avaient défoncé la porte et l’avait trouvée, recroquevillée dans son fauteuil, maigre et déshydratée. Anéantie. Ses enfants l’avaient veillée jours et nuits. Jusqu’au moment où elle avait fondu en larmes, laissant libre cours à un chagrin libérateur. Alors, aidée de ses filles, elle avait trié les affaires de son mari pour les confier aux œuvres sociales. Il ne restait que les livres, les CD, Sardou, Lama, Bécaud, Brel. Un autre Jacques dont elle connaissait les paroles des chansons par cœur :
« Ils se tiennent par la main, ils ont peur de se perdre et se perdent pourtant
Et l'autre reste là, le meilleur ou le pire, le doux ou le sévère
Cela n'importe pas, celui des deux qui reste se retrouve en enfer.
Vous le verrez peut-être, vous la verrez parfois en pluie et en chagrin
Traverser le présent en s'excusant déjà de n'être pas plus loin »*

Martine bénissait ces années passées à côté de celui qu’elle aimait et qui la chérissait. Elle avait rayé de sa mémoire les moments difficiles. Bien sûr, tout n’avait pas été rose pendant ces quarante années. Elle ne gardait que le meilleur, leur évidente et tendre complicité. Elle avait pris un peu de distance avec la famille ; il fallait lui laisser du temps, disait-elle. Elle ne trouvait du repos et de l’apaisement que dans le silence. Depuis deux ans déjà, elle goûtait au calme feutré de son appartement.

Ce jour-là, au petit matin, le soleil avait poussé plus loin ses rayons sur le parquet du salon. Une lumière d’abord timide puis intense avait inondé la pièce. Alors qu’elle s’était levée pour aller tirer les rideaux, Martine eut un geste inouï. Elle avait ouvert grand la fenêtre. Les bruits de la rue étaient montés jusqu’à elle. Des talons qui claquent, le babillage d’un enfant, un rire sonore,... Martine détaillait chaque son, chaque odeur. Ceux des rues de Paris, du quartier où elle habitait depuis toujours. Un vent léger vint lui caresser le visage. Elle respirait l’air à grands poumons, comme si elle en manquait. Tout son corps tremblait. Ses doigts accrochés à la poignée de la fenêtre se raidirent. Elle se tenait de l’autre main à la rambarde pour ne pas basculer.

Le besoin de sortir se fit alors pressant. Elle voulait respirer plus fort son quartier, sentir le bitume sous ses pieds, prendre un café à un comptoir, comme avant, lorsque Jacques l’emmenait en lui tenant la main. Martine rejoint sa chambre pour se changer. Elle jette un regard dans le miroir du couloir qui ne lui avait plus renvoyé son reflet depuis des lustres. Elle pousse un cri. Mais qui est cette femme-là devant elle ?
- Moi, c’est moi !
Martine est horrifiée. Elle est d’une maigreur à faire peur. Elle passe une main sur ses rides prononcées et sursaute à nouveau. Mon dieu ! Ses mains ! Face à sa posture voutée, elle tente de se redresser. L’exercice est douloureux. Elle tremble de tout son corps en rejoignant la chambre. Elle pense à s’effondrer là, sur le lit mais résiste. Elle ouvre la grande armoire, chinée en Normandie. Jacques et elle l’avaient ramenée par le train, un périple insensé. Combien de fois avait-elle failli basculer et les écraser ? Martine vient de retrouver le courage qui s’évanouissait en elle. Allons, descendre dans son quartier ne devrait pas être pire que de voyager avec son têtu de mari et sa lourde armoire !

Martine choisit une tenue légère. Elle flotte dans ses vêtements. Devant le miroir, elle grimace. Rien à faire pour ses cheveux désormais gris mais une touche de maquillage ne devrait pas être inutile.

Plus tard, Martine se saisit de la clé de l’appartement. Elle descend les deux étages à pied, prudemment, en se tenant à la rambarde. Devant la porte du porche, elle hésite. Un jeune homme fait brutalement irruption dans l’immeuble et lui sauve la mise. Elle ne le connaît pas – un voisin ? Il ne l’a pas saluée, à peine l’a t-il regardée, tenant juste la porte pour qu’elle puisse sortir. Martine se dirige vers la rue des rosiers, là où la première fois, elle a croisé Jacques.

Martine salue des commerçants, qui ne la reconnaissent pas. Il y a du monde, des touristes, venus goûter aux spécialités culinaires du quartier. Martine, sortie sans argent, juste la clé de son antre serrée contre elle, se contente d’humer les odeurs alléchantes des mets dont raffolait son mari.
A l'angle de la rue des Rosiers et celle des Écouffes se trouve la boulangerie préférée de Jacques. Il était certain que ses pas la conduiraient là. Martine touche la mosaïque de la façade. Elle se laisse envahir par la chaleur des murs baignés de soleil et s’y appuie doucement. Quelqu’un l’interpelle :
- Tout va bien, Madame ?
Martine fait un signe « Oui, oui». Elle jette un coup d’œil à l’intérieur de l’échoppe : personne. Elle chasse doucement de son esprit l’image de son mari et des douceurs qu’il lui choisissait. Elle se libère de lui. Elle est venue lui faire ses adieux. Ici, où tout a commencé. L’amour de toute une vie, sur un seul regard. Elle le remercie en silence et lui envoie un baiser.

Demain, elle mettra l’appartement en vente. Il devrait facilement trouver preneur. 90 m² au cœur du Marais, pensez donc !

Elle rejoindra sa fille dans sa maison des Yvelines, elle le lui avait si souvent proposé.

Avant un nouveau départ.

*extrait « les Vieux »

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Adlyne Bonhomme · il y a
Un grand plaisir de vous relire Gail, au passage je vous invite à renouveler votre soutien à mon poème merci.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/je-tresse-lodeur

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Adlyne Bonhomme · il y a
Bien écrit bravo
Je vous invite ici https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/je-tresse-lodeur

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Brocéliande · il y a
oh ..superbement touchant ! merci
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Gail · il y a
Merci encore Broceliande
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Yoann Bruyères · il y a
Quel joli texte, plein d'émotions, d'abord étouffées puis enfin libérées, c'est très très bien écrit, très touchant.
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Gail · il y a
Merci pour votre nouveau passage et commentaire. Cela fait plaisir
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Isabelle Lambin · il y a
Tendre et touchant
Espérons que l'apaisement la rejoigne rapidement

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Jarrié · il y a
On traverse votre oeuvre le coeur serré,on vit avec votre personnage, la fin inéductable après son au-revoir au passé boule verse.Merci pour ce beau moment.
Plus léger ce drame à l'envers de mon veuf. Bonne soirée.https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/putain-de-nuit

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Gail · il y a
Merci pour votre commentaire; je suis touchée.
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Keith Simmonds · il y a
Une jolie œuvre bien construite et pleine de tendresse ! Mon vote ! Vous avez voté une première fois pour “Mon Amour” qui est en FINALE pour le Prix Saint-Valentin 2018. Une invitation à confirmer votre soutien si vous l’aimez toujours. Merci d’avance et à bientôt !
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Gerard du Vingt-quatre · il y a
Belle lecture Martine. (y)
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Bonne chance Martine, profite de la vie qui s'ouvre devant toi !
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Joëlle Brethes · il y a
Un texte plein de tendresse... Je ne peux que souhaiter bonne chance à Martine, à l'aube de sa nouvelle vie...
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