Le rêve d'une vie

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Sur Short-édition à la recherche d'auteurs (et de lecteurs !) pour partager et échanger sur l'écriture. Je suis intéressé par tous les genres mais plus particulièrement les nouvelles de  [+]

Les rêves ne sont que l’amalgame d’événements vécus et d’émotions profondes de l’individu. Une nuit, vous vivrez une histoire banale que vous ne vous rappellerez probablement pas. Durant une autre, l’incohérence des scènes vous marquera davantage et vous vous empresserez d’en édulcorer les moindres détails à vos collègues le lendemain pour les amuser; ou de vous livrer à un ami si un traumatisme de votre vie refait surface.

Je ne fais partie d’aucune de ces deux catégories.

Bien entendu, j’ai déjà vécu ces situations, mais elles ne constituent qu’une infime part de mon capital sommeil. Comme tout le monde, je les oublie et démarre finalement ma journée qui noiera d’elle-même une aventure nocturne passée sans grand intérêt.
Pourtant, quelque chose s’est immiscé dans mes rêves. Dans un premier temps, cela a éveillé ma curiosité. Pour le décrire, je parlerai plutôt d’un lien qui s’établit entre mes nuits, une sorte d’histoire avec des chapitres désordonnés. Avec l’âge, cette interconnexion s’est développée et les pièces d’un puzzle immense sont apparues. C’est alors que j’ai naïvement imaginé de pouvoir les assembler, de créer une logique dans l’illogique. J’ai cherché à contrôler une trame floue au lieu de discerner un message à travers l’invraisemblable.

Lorsque je m’assoupis, je sais qu’un voyage m’attend. Deux possibilités s’offrent alors à moi : un rêve extrêmement puissant ou un cauchemar terriblement oppressant. Là où une personne normale pourra oublier un épisode en une journée, il me faut désormais plusieurs jours pour me remettre du choc émotionnel. Je vais spontanément croire que je peux atteindre le monde irréel que mon esprit a créé la nuit dernière lors de la suivante, toujours dans mon objectif de tentative de compréhension obsessionnelle. Je suis à la fois attiré par la structure du rêve en chapitres que par son contenu. C’est cet ensemble qui m’entraine vers le conte qui se murmure à mon inconscient. Malgré sa composition, l’interconnexion existe puisque certains éléments reviennent, des lieux aux dimensions monumentales — essentiellement vides —, parfois accompagnés de protagonistes torturés, aliénés. À l’inverse, et bien plus rarement, il m’arrive également de trouver l’Eden ou ce que la plupart des gens désignent comme le paradis. Cela se traduit par un sentiment de plénitude extrême dans des environnements naturels ou fictifs surprenants, mais toujours réconfortants.
Depuis peu, je ne cherche plus à relier ces éléments. Je m'abandonne à travers eux et leur laissent la liberté de me proposer une nouvelle histoire extraordinaire. J’ai deviné tardivement que ce travail vain de compréhension de la forme et du fond de mes rêves me faisait sombrer. Cela a créé chez moi une sorte de dédoublement mélancolique, celui de croire qu’un autre moi existe dans un endroit inatteignable, moins terne et insipide que la réalité. Ce "moi" que vous voyez à travers votre regard dans le miroir chaque matin, qui vient d’un monde distinct et qui vous appelle, insidieusement.
J’éprouve même l’envie de revivre certaines terreurs nocturnes parce qu’elles ont provoqué chez moi une sensation nouvelle que ma vie ne m’a pas donnée. Et c’est là que j’ai commencé à entrevoir le message qui m’était destiné. Ce n’était ni plus ni moins qu’un avertissement, comme quand on explique à un enfant que l’on ne joue pas avec une boîte d’allumettes... Qui sitôt le dos tourné, s’empressera de s’affranchir de ces recommandations.

Oui, vous y avez peut-être pensé également. Ce problème, dans le fond, a un nom des plus commun : la dépendance. Je la connais bien et je la côtoie en permanence. Elle me détruit chaque jour davantage. Dans les moments difficiles, je m’accroche au rêve parce que je sais que lui seul pourra me donner ce dont j’ai besoin, la distraction et l’oubli.

L’onirisme est la conséquence d’une rencontre, d’un instant, d’un lieu, d’une sensation que l’on a vécue. Elle s’imprime dans l’esprit et ressuscite dès que l’obscurité revient. Mêlées entre elles, mes émotions, parfois décuplées, génèrent un intérêt irrésistible et fatal. Cette "dose" se transforme irrémédiablement en lame du bourreau, là où mon lit bien chaud n’en est que le billot.

Cette équation insoluble me précipite vers la folie. Ma vie ne suffit plus à me divertir, le rêve est devenu ma seule échappatoire. La noirceur nocturne et l’obscur dessein de mon existence ne font plus qu’un. Je suis l’enfant pétri de panique quand il perd ses sens dans le noir, qui cherche à tâtons la lumière, mais qui ne la trouve pas, qui ne la trouve plus. La mâchoire béante, le puits sans fond, peu importe son nom, a piégé mon âme pour l’annihiler.

Ce soir est ma dernière aventure, celle de l’infini. Le ciel a la couleur du sang, mes yeux celle du vide. Rien n’arrêtera le poison qui coule en moi.

Ce soir, je rejoins la vie dont j’ai toujours rêvé.
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Marie Ferreira · il y a
Un récit merveilleusement bien mené et très prenant, bravo à vous !
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Mape Writing · il y a
Merci Marie :)