Le retour du soldat

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Finaliste
Jury

Il est assis dans le car. Avec tous les autres. Des jours qu'ils voyagent ainsi. Ils ont terriblement mal aux jambes à force d’être immobiles. Sur les vitres, la buée est dense. Il fait si froid dehors. À l'intérieur, l'odeur est suffocante. Tous ces soldats, épuisés, sales, abîmés, entassés sur leurs sièges, leurs paquetages à leurs pieds ou entassés dans le couloir central. Les odeurs de crasse, poussière morbide des tranchées, se mêlent aux odeurs de sang, de plaies putréfiées. Plaies mal soignées là-bas sur les champs de bataille, ou qui se sont rouvertes pendant le trajet.
Lui est assis devant. Seul. Sur la droite du chauffeur, face à la route. Habituellement, il ne s’assoit jamais devant. Aujourd'hui, il ne pouvait pas être ailleurs. Derrière, certains dorment, bavardent. D’autres plaisantent entre eux tentant d'alléger leur angoisse du retour. D'autres pleurent en silence, depuis des jours. Lui ne dit rien, ne laisse rien paraître. Ses yeux fixent la route, elle pénètre son œil jusqu'à l'iris, imprime chaque courbe, chaque broussaille de bas-côté.
Il s'est assis devant car il veut être certain de la voir dès que le car aura passé l'église du village. Si elle est là. Si elle a reçu sa lettre. Celle qu’il a écrite en quelques minutes le jour de leur départ. La lettre qu’il avait tant rêvé écrire enfin, après toutes ces années et qu’il avait bâclée par obligation. Mais l’essentiel était écrit, il rentrait. Il a tellement imaginé ce moment, tous les soirs. Avant de tomber d'épuisement dans un sommeil sans rêves comme dans les rares instants d'éclaircies, il s'est accroché à ce moment. La revoir. La serrer dans ses bras. Revoir ses grands yeux verts et pénétrants, caresser ses boucles brunes qui tombent en cascade jusqu'à ses hanches. C'est ce qui lui a permis de tenir pendant ces quatre années de terreur, ce qui lui a permis de supporter l'indicible, de ne pas devenir fou. En cet instant, il est tellement nerveux qu'il n'a plus un ongle à ronger. Il voudrait que le car accélère. Mais il voit bien que le chauffeur fait de son mieux. Et soudain, il l'aperçoit. Le village. Son village. Le car est sorti du bois et ils sont sur la route de l’église. Celle qui longe les champs avant d'arriver directement sur la place centrale. Il voit l’église qui se rapproche, sa respiration se bloque, sa bouche s'assèche. Il sent son cœur prêt d'exploser. Mais il faut qu'il tienne bon ; après tout ce temps, ça n'est pas maintenant qu'il faut penser à flancher.
Il arrive. Face au car, sur la place, une multitude de femmes, d'enfants, de vieillards lui font face. Ils sont là, tous, dans une immobilité picturale saisissante. À mesure que le car se rapproche, Joseph reconnaît quelques visages. Il reconnaît le frêle Alceste, voûté sur sa canne, adossé au tronc robuste de l'arbre centenaire de la place. Une poignée de jeunes enfants jouent timidement sur le perron de l'église. La femme d'Émile est là, elle aussi, un seau d’eau posé près d'elle, un chiffon sale accroché à la poche de son tablier. Mais son épouse, où est-elle ? Où est Emma ? Le car s'arrête enfin. Les freins crissent et les suspensions fatiguées du véhicule secouent l’ensemble des occupants, déséquilibrant ceux qui s’étaient comme déjà levés de leurs sièges, cherchant leurs proches du regard. Les portes s'ouvrent enfin : Joseph descend précipitamment, suivi de près par ses compagnons de l’enfer. Du moins, ceux qui n'ont pas eu le temps de remarquer la réaction de stupeur de l'assistance qui a fait, comme un seul homme, trois pas en arrière. Joseph, aveugle aux murmures d'effrois qui se transmettent d'une femme à l'autre à la vitesse du courant électrique, avance, fend la foule, cherchant désespérément sa femme. Celle pour qui il a voulu survivre, quoi qu'il lui en coûte.
— Emma ! hurle-t-il. Emma !
— Me voici.
Une femme aux boucles blanchies, aux joues fanées mais au regard franc et fort s'approche. Elle ne montre aucune peur, aucun dégoût. Elle demande :
— Qui es-tu ? Qui est cet homme au visage déchiré à moitié disparu sous des lambeaux de chair ?
— Je suis ton homme. Je suis ton Joseph. Je suis le même, répond-il la bouche tordue, les lèvres englouties sous un amas de chairs boursoufflées.
— Cette voix ? À qui est cette voix brisée, fêlée, déchirée ?
— Je suis ton homme, je suis ton Joseph. Je suis le même, claque la voix voilée, sortie de cette gorge putréfiée, de ces cordes vocales brûlées.
La femme se détourne, fend la foule qui les encercle, reprend son chemin en sens inverse : une nuée d'êtres suspendus aux lèvres d'Emma, femmes d'un côté, soldats de l'autre, stationnent, immobiles, essayant de respirer le moins possible pour ne pas déranger ces deux-là, attendant une suite.
C'est alors que le silence devenu lourd et inquiet est difficilement rompu par le craquement rauque d'une voix assourdie et douloureuse à l'articulation saccadée :
— J'ai tant attendu ce jour où je pourrais de nouveau caresser de la pulpe de mon pouce le délicat grain de beauté en relief régulier. Celui caché dans le creux de ton oreille gauche, sur ton lobe tout près de la base de ton cou blanc et gracieux de cygne.
Emma s'arrête. Les mains sur les hanches, toujours, on perçoit un frémissement qui parcourt son dos jusqu'à son cou. Ses épaules s'affaissent doucement. Elle se retourne alors, fait face à la gueule cassée qui avait été l'homme si beau, si fort, au port de tête princier et conquérant, qu'elle avait tant aimé. Celui pour qui elle avait tant prié le retour. Elle ouvre ses bras qu’elle tend tout entier vers lui et lui souffle, les yeux brillants d’amour :
— Joseph, mon amour. Je t'ai espérée, je t'ai attendue. Te voici enfin. Je prendrai soin de toi. Je prendrai soin de nous. Rentrons à la maison.

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Mijo Nouméa · il y a
Moi aussi j'ai frémis un instant me demandant si l'amour serait plus fort que l'absence, et saurait faire fi des blessures et plaies purulentes. Bravo, de belles descriptions. J'ai aussi pensais au Colonel Chabert :)
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Mireille Bosq · il y a
J'avais aimé, je renouvelle mes vœux.
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François B. · il y a
Très bonne idée d'avoir imaginé un Colonel Chabert ou un Martin Guerre accepté immédiatement (ou presque) lors de son retour
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Amandine B. · il y a
J'ai eu peur un instant que l'amour n'ait pas été plus fort que le temps, que les blessures, mais non ! Et c'est bon de le lire !
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Viviane Fournier · il y a
Tres fort et tres beau!....belle chance à vous ...
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Anne-sophie côte · il y a
Merci! Pour quelqu’un qui s’est remis à écrire pendant le confinement j’ai déjà la chance d’être lue... C’est plaisant!
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Viviane Fournier · il y a
oh c'est que le voyage vers vous donne beaucoup .. qu'importe la distance avec l'écriture ... on ne la perd jamais quand on aime et vous la retrouvez .. c'est joli ... c'est une promesse ... belle soirée-nuit à vous !
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Pascal Dut · il y a
Quel récit magnifique, j'ai du mal à réprimer une larme
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Anne-sophie côte · il y a
Laissez-le sortir, ce sera une belle réussite pour moi. J’aime les texte qui l’arrachent rires et/ou larmes: c’est la preuve qu’ils fonctionnent (sur moi)
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M. Iraje · il y a
Comment ne pas encourager ces émouvantes retrouvailles ... ?!
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Paul Jomon · il y a
Je reviens saluer ce texte sensible.
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Sylvie Neveu · il y a
Une découverte poignante servie par une écriture qui me plaît beaucoup.

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