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Christian Ravat

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En compétition

C’était un hôtel à l’ancienne, avec sa porte à tambour et ses boiseries, dont le temps et le manque d’entretien avaient fait disparaître le vernis et l’éclat d’autrefois. Seule l’immensité du hall d’entrée et son comptoir imposant rappelaient qu’il avait été un hôtel de luxe. Il se débarrassa de la neige qui couvrait son pardessus entre les portes du tambour. D’autres clients avaient dû en faire autant, car le tapis-brosse pelé était gorgé de neige fondue. Il tapa des pieds bruyamment, comme pour montrer son agacement de se retrouver dans cet endroit. Il n’aurait pas dû accepter, mais bon, il s’était engagé. Il poussa la deuxième porte et se dirigea vers le réceptionniste dont le costume devait être identique à ceux que portaient ses prédécesseurs, un siècle plus tôt.
— Bonsoir, Monsieur, j’ai réservé pour une nuit. Au nom d’Altman.
— Tout à fait, Monsieur Altman, nous vous attendions. Pas trop de difficultés sur la route ?
Il esquissa un sourire ironique en guise de réponse.
Il crut distinguer de la musique et des applaudissements dans un salon contigu et tourna la tête en direction du bruit.
— Nous fêtons un anniversaire ! fit le réceptionniste sans même lever le nez de son registre
« Nous fêtons », comme s’il était de la fête !
— Voici votre clé, Monsieur Altman, chambre 212 au deuxième étage. Je suis désolé mais l’ascenseur est en panne.
Il pensa : « Ça doit faire un bon bout de temps que l’ascenseur n’a pas vu un client ! »
Soudain, le bruit de la fête envahit d’un seul coup le hall ; la porte du salon s’ouvrit. Une jeune femme poussant une très vieille dame dans un fauteuil roulant se dirigea vers lui en souriant.
— Maman, il est là, Michel est là, tu vois qu’il est venu.
Il eut à peine le temps de dire un mot, les deux femmes étaient déjà près de lui. La vieille dame marmonna une phrase inaudible, visiblement submergée par l’émotion. Elle tendit ses mains comme pour attraper quelque chose.
— Maman ne voit presque plus, approche-toi ! dit la jeune femme presque désolée
Il se pencha vers la vieille dame, lui laissant prendre son visage dans ses mains. Ses doigts palpèrent ses joues, ses yeux, son nez, son front, cherchant à en reconnaître les détails.
— Michel, mon petit…
Elle ravala un sanglot.
— Ça fait si longtemps, si longtemps !
— Nous sommes très heureuses que tu sois venu. J’avais dit à Maman que tu avais promis. Tu vois Maman, il est là pour toi, pour ton anniversaire…
La vieille dame prit la main de sa fille et continua de caresser le visage.
— Mes deux petits, réunis après tant d’années. Maintenant, je pourrai mourir en paix…
— Maman, ne dis pas des choses pareilles, surtout le jour de ton anniversaire, allons plutôt faire la fête !
La jeune femme montra les poignées du fauteuil, invitant l’homme à pousser la vieille dame. Il hésita une fraction de seconde.
— Allez-y, Monsieur, je monterai votre valise dans votre chambre ! lança le réceptionniste.
La jeune femme lui prit le bras et posa sa tête sur son épaule en souriant. Il s’exécuta et poussa le fauteuil jusqu’au salon. Ils furent accueillis par un orchestre de musette et des applaudissements. Tout ce qu’il détestait. Maintenant, il ne pouvait plus reculer. La jeune femme lui ouvrit le chemin pour le conduire à la table d’honneur.
— On va mettre Maman entre nous.
Les applaudissements se poursuivirent jusqu’à ce que tous trois soient installés. La vieille dame était parvenue à maîtriser son émotion. Elle souriait en adressant des signes de remerciements aux nombreux invités. La jeune femme se leva et demanda qu’on lui apporte un micro.
— C’est un jour magnifique pour nous tous et surtout pour toi, Maman. Nous sommes très heureux du retour de Michel parmi nous. Nous savons ce que tu as pu endurer, durant toutes ces années. Rassure-toi, nous n’allons pas te demander de raconter…
Il se sentait observé par les dizaines d’yeux de ces inconnus. Il avait envie d’hurler, de partir en courant et de reprendre la route, malgré les conditions météo. Mais maintenant, il ne pouvait plus reculer. La jeune femme avait bien fait de préciser qu’on ne lui poserait pas de question. La vieille dame lui saisit la main. Il n’eut même pas à se forcer à sourire. C’était son retour qu’on fêtait aussi, alors autant aller jusqu’au bout.
— Tu m’inviteras à danser au moins une fois ? lui demanda-t-elle
Il pressa sa main en guise d’acquiescement.
— Je peux quand même me lever. Pas longtemps, mais je peux faire quelques pas.
La jeune femme invita tout le monde à porter un toast à l’anniversaire de la vieille dame et au retour de Michel.

***

Au réveil, il éprouva un sentiment mitigé, mélange de gêne et de devoir accompli. Finalement, tout s’était bien passé. On frappa deux coups à la porte.
— Petit déjeuner, Monsieur !
Il se leva d’un bond, enfila sa robe de chambre et alla ouvrir. La jeune femme se tenait dans l’embrasure de la porte aussi souriante que la veille. Elle portait une gabardine de couleur beige, serrée à la taille. Son regard fut attiré par les gants de cuir noir qui portaient le plateau.
— Je ne vous dérange pas au moins ?
Il ouvrit la porte pour la laisser entrer.
— Je ne m’attendais pas à tant d’égards !
Elle déposa avec précaution le plateau sur la table de salon.
— Maman était ravie de sa soirée ! Elle désespérait de revoir son fils !
— Je ne pensais pas que ça marcherait. Et s’il était venu quand même ?
— Aucun risque. Il est mort il y a vingt ans !
Il resta bouche bée.
— Si je vous l’avais dit, auriez-vous accepté de faire ce marché avec une meurtrière ?
— Mais vous êtes ignoble !
— Il a fait bien pire avec moi ! J’ai fait croire à Maman qu’il était parti en Amérique du Sud. Le retour du fils disparu, c’est une belle histoire non ?
— Vous êtes certaine que personne ne se doute ?
— La plupart des gens présents l’ont à peine connu.
— Et si on retrouvait le cadavre ?
— Maman est de santé fragile. Elle sera partie avant qu’on ne le retrouve, croyez-moi !
Elle ouvrit la porte et se retourna avant de sortir.
— La somme prévue est sur votre compte à la Banque Cantonale de Genève.

PRIX

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En compétition

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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Je viens de découvrir.
J'ai aimé.
Je me suis abonné.
Je n'oublie pas mes points pour vous encourager.
Joli style ! Et, des rebondissements
Belle chute!

Je suis au :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/digoinaises-corps-et-ame

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Keith Simmonds · il y a
Un style et un rythme attachants pour cette histoire originale, Christian ! Mon soutien ! Une invitation à découvrir “David contre Goliath” qui est en compétition pour le Prix Portez Haut les Couleurs 2020. Merci d’avance et bonne soirée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/david-contre-goliath-2
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Viviane Gaspard · il y a
Courage, tu es sur la bonne voie .
Viviane

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emmie · il y a
Bravo Christian ! C'est toujours tellement concis et surprenant !
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Williams Cassarin-grand · il y a
Mon épouse a adoré que je lui lise ta nouvelle :) Nous l'avons trouvé très originale.
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Olivier Granara · il y a
Quel style et quel écriture. Génial....
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Don Carlo De Montferrat · il y a
Je n'imaginais pas cette "chute"
Tu gardes une belle imagination

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Noel Ravat · il y a
la mention des gants noirs m'a laissé un instant imaginer un épilogue plus tragique! une suite s'impose, bravo mon cousin
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Fabien Basset · il y a
voila 3 points de donné à cette nouvelle avec un beau rebondissement ça donnerait envie de lire une suite. Hâte d'en lire d'autres car en plus je peux désormais attribuer 4 points.
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Marcheur · il y a
Et ils y en a qui disent qu'on ne choisit pas sa famille!
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