Le rescapé de Montségur

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À la plus haute tour du château édifié naguère par le seigneur Raymond se trouve encore un emblème caché aux yeux de la plupart.

Au temps où ils étaient occupés, dans les communs de ces châteaux fort peuplés, à condition que vous ressembliez à ceux qui y vaquaient, vous pouviez durablement passer inaperçu.
L’enfant était arrivé on ne savait d’où et cela était indifférent à tous.
Comme il ne répondait à aucune question ni ne disait mot, on le crut sourd et muet. Au vu de sa hauteur, il pouvait avoir environ onze ans. Ses yeux à l’éclat de jais contrastaient avec sa chevelure couleur paille. Quant à sa vêture, bien qu’usagée elle ne paraissait pas appartenir à un quelconque va-nu-pieds. Il semblait un peu flotter dans sa chemise de lin de bonne facture. Elle laissait entrevoir autour de son cou, une fine cordelette retenant une médaille gravée d’un symbole inconnu. Ses vêtements dégageaient une forte odeur de brûlé. Peu de choses en somme pour pouvoir lui attribuer une identité.
Il apparaissait ou disparaissait des jours entiers, nichant, tel un petit animal, dans la grange à foin, les écuries ou l’étable.
Un matin d’été, une année après son arrivée, le son des sabots gravissant la dernière montée avant l’entrée dans l’enceinte castrale, le fit s’immobiliser. Un important cortège portant haut bannières et écus, trompettes et tambours revenait en triomphe. Compagnons de bataille du vainqueur, ils rentraient au bercail.
La jeune Alinoa parut sur le porche du bâtiment central pour accueillir son père. Dans sa folle impatience à le voir, échappant aux mains des servantes, la fillette trépignait sur le seuil agitant son mouchoir.
L’inconnu de la cour, mettant un genou à terre, prononça devant elle ses premiers mots.
— Donnez-le-moi, madame, je vais le lui porter.
C’est ainsi, par le truchement d’un simple carré de batiste, que se noua le destin du courrier improvisé.
Au milieu du désordre joyeux accueillant le maître des lieux, porteur du message que représentait le mouchoir, l’adolescent sut se frayer passage et remettre au seigneur la missive de coton. Les manières qui lui avaient valu d’évoluer sans provoquer de gêne le firent prendre pour un familier.
Le comte, lui confiant son bouclier et son pavois lui ordonna d’aller les déposer en salle d’armes
Afin de réellement devenir l’écuyer qu’il avait si bien su imiter, il restait à l’apprenti à se perfectionner dans la pratique des armes.
Il en connaissait le métal ou la corde, et avait déjà manié le lancer du couteau et s’entendait à la confection et l’empennage des flèches. Il en était une autre, soigneusement dissimulée, celle de déclencher ou de guérir le feu.
Ces secrets-là s’acquièrent, sinon au berceau en tout cas dans l’âge tendre.
Survivant d’un holocauste, en ce temps où souverains Anglais et Français voulaient régner sur le royaume de France, le dénommé Cillian avait reçu en héritage maudit, les formules d’une magicienne respectée et la charge de venger son sang. Sous les traits de l’innocence se cachait un justicier.
Pour l’heure, avant d’obtenir réparation, il lui restait à grandir et à apprendre.

Plusieurs années s’écoulèrent après le retour du comte en son château. La mutation de l’inconnu s’achevait. Sa manifeste éducation, alliée à une facilité d’apprentissage le propulsa au rôle de favori. Décision fut prise de le confier à l’écuyer principal du sire Raymond. Ce dernier nourrissait une affection particulière pour son cheval qui jouissait d’un box séparé des autres.
Lorsque il eut quinze ans, à l'issue de sa croissance, Cillian était devenu un bel athlète. Après plusieurs années de docilité, il se sentit mûr pour mettre en œuvre et réaliser sa mission. Personne ne se doutait de ce qui brûlait encore en son cœur, soit le souvenir atroce du bûcher auquel, seul rescapé, il avait échappé.
Depuis plusieurs saisons, il était affecté aux soins d’un étalon à la robe aussi noire que la plume du merle. Il apportait toute son application à le panser et le faire tourner à la longe les jours où l’ordre ne lui était pas donné de le seller. Il s’acquittait de ces tâches avec un tel soin que l’on supposait un attachement pour la splendide bête souvent rétive, imprévisible, qu’en dehors du seigneur personne ne pouvait monter.
Un soir, fort tard, alors que chacun se reposait, on entendit des hennissements affolés. Les valets se dirigèrent en hâte vers les écuries. La stalle de Ténèbre, le cheval favori, brûlait du feu le plus crépitant.
Tous les efforts restèrent vains pour circonscrire les flammes. Même le sieur Raymond alerté par les cris s’était joint aux hommes de peine qui tentaient de délivrer l’animal que l’on vit atrocement périr carbonisé.
Accouru avec les autres, le courage exemplaire de Cillian, son engagement dans la lutte contre l'incendie, le propulsa encore un peu plus haut sur le chemin des faveurs.
Peu de temps après ce funeste événement, le palefrenier en chef, homme rude et dévoué fut lui aussi victime de l’embrasement de son quartier. Il ne parvint que difficilement à s’en échapper. Endurant des plaies douloureuses, il dut la vie sauve à son jeune adjoint qui sut le soigner et atténuer ses souffrances.
Après ce terrible accident le premier valet d’écurie ne fut plus en mesure d’assurer sa charge.
Son remplaçant fut tout trouvé en la personne de cet aide qu’il avait lui-même formé.
Il existe toutefois des esprits à l’attention aiguë. Ce don de guérir le feu envié, mais redouté par beaucoup, passait pour une faveur démoniaque. Depuis l’incendie qui avait causé la perte du destrier, de nombreux foyers se produisaient. Le très dévoué Cillian intervenait toujours le premier sur la ligne de feu. Des soupçons commencèrent à affleurer chez un intendant. Il convenait de se montrer prudent avant de porter une accusation qui risquait de se retourner contre lui.
Il n’eut pas l’occasion de les formuler. À peu de temps de là, sa demeure s’enflamma pendant son sommeil. Ce feu-là, cette victime-là, sema un vent d’angoisse dans la forteresse. Quelques propos suspicieux commencèrent à circuler. Mais l’enfant arrivé de nulle part se trouvait désormais enchaîné à celui dont il aspirait à tirer vengeance par les sentiments, la tradition chevaleresque, alors que dans son cœur la haine alimentée à un ardent bûcher ne cédait pas.

Vint le moment où le seigneur leva une armée en vue d’une croisade où il entraîna le suspect afin de calmer les esprits. Elles menèrent les troupes, après un long périple, aux pieds d’une citadelle. Celle-ci opposait à toute intrusion ses monumentales murailles. Conduits par un combattant convaincu de la suprématie de sa foi, chevaliers et piétaille s’affrontèrent dans le fracas de la charge, de la poudre et du nombre. Au milieu de l’engagement, Raymond, d’abord étonné la veille, fut frappé par la machine de guerre utilisée par son protégé.
Cillian avait ordonné d’allumer des braseros. Ceux-ci, alimentés par des résineux, flamboyaient annonçant ainsi clairement soit un siège soit une offensive imminente. Ce voyant dispositif réveillait la mémoire de Raymond. Celle d’une communauté considérée comme hérétique qui vivait réfugiée dans une enceinte fortifiée tout en haut d’un nid d’aigle. Sous le commandement du comte, tous les occupants faits prisonniers refusant de renier leur pratique furent condamnés et immolés. Un enfant, Cillian, envoyé la veille porter un message en dehors des remparts en fut le seul rescapé.
Lorsque commença l’offensive, en plein combat, au moment où la mémoire de Raymond lui restituait l’événement, son regard, sans doute, rencontra celui de son jeune protégé.
On peut supposer qu’il eut le temps de croiser les pupilles où se reflétaient les flammes et la haine de celui qu’il avait pris pour son serviteur dévoué. Celui-ci, avec un hurlement contenu depuis l’enfance brandit son épée et, d’un seul geste, trancha la tête du seigneur.

De nos jours, personne ne peut répondre aux questions des touristes sur la raison et l’origine du symbole hérétique gravé sur le donjon du château.
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Liam Azerio · il y a
Une histoire prenante, brûlante, qui attise l'attention du lecteur car elle est superbement narrée. J'aimerais bien écrire aussi bien que toi sur le moyen-âge !

Bonne soirée à toi Mireille, j'ai pris plaisir à découvrir quelques-uns de tes textes, écrits avec soin et passion :)

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Mireille Bosq · il y a
C'est un beau cadeau que tu me fais là Aurélien, oui, des années de travail! merci.
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Diego JORQUERA · il y a
Raymond de Péreille, en l'an 1244... peut-être ! Mais alors : " ... dans le fracas [...] de la poudre... " avant le XIVème ? En tous cas bravo, vous nous entraînez avec vous dans l'histoire.
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Mireille Bosq · il y a
Bonjour, je reviens sur votre remarque à propos de l'utilisation de la poudre: son invention en Chine date du VII e siècle.
son utilisation en Occident du milieu du XIII e époque à laquelle se situe mon histoire. Wikipédia.

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Mireille Bosq · il y a
Un personnage purement imaginaire... Malheureusement, pour une question de format, j'ai dû "amputer" l'histoire de la moitié. La fin était terrible ! Merci pour ce commentaire attentif.
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Les Histoires de RAC · il y a
Une atmosphère bien campée et des personnages "vivants". Dommage pour la non explication du symbole gravé sur le donjon...
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Mireille Bosq · il y a
Il est suggéré, en cours de récit, que ce symbole est le même que celui gravé sur la médaille de l'enfant, celui des cathares. Merci d'avoir lu cette longue histoire, bien qu'elle soit "amputée" de la moitié !
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Les Histoires de RAC · il y a
Oui oui, mais je faisais allusion à la dernière phrase de votre texte... Il faut laisser planer le mystère sinon c'n'est point drôle Ma Mie !
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Isamontigny · il y a
La noirceur et le feu au temps des hérétiques, belle histoire !
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Mireille Bosq · il y a
Quelle gentillesse de venir aussi vite après mon invitation... Ces dernières lectures sont précieuses. Merci.
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Isamontigny · il y a
Bonne chance pour votre classement. Pour ma part aucun espoir de ce côté là ! ;-)
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Mireille Bosq · il y a
Cela n'aura rien à voir avec la qualité de votre texte, vu le nombre, il faut avoir commencé à publier dès le début du concours.
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Isamontigny · il y a
Effectivement. Tant que quelques personnes me lisent et apprécient, cela me satisfait. Le concours m'a également forcée à écrire, ce qui est une bonne chose.
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Nkarna · il y a
Une belle plongée dans le crime au moyen âge. Merci.
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Mireille Bosq · il y a
Mais c'est moi, en retour qui vous remercie avec plaisir.
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Patricia Saccaggi · il y a
Magnifique écriture, plus d'une fois, j'ai dû me référer à google pour combler des lacunes... merci pour cette lecture captivante et enrichissante !
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Mireille Bosq · il y a
Je suis ravie d'avoir réussi à capter votre attention au point de vous inciter à entreprendre des recherches. Merci.
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Thomas Potier · il y a
Beaucoup d'informations condensées en quelques mots qui donnent de la profondeur à vos phrases. J'aime beaucoup.
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Mireille Bosq · il y a
Les vôtres, de phrases, sont aussi pleines de réflexion. Merci
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Thomas Potier · il y a
Merci !
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Emerillon · il y a
Très beau style pour illustrer une vengeance longuement mûrie dans un monde sans pitié.
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Mireille Bosq · il y a
Espérons que ce monde sans pitié a disparu. Mais pouvons-nous y croire ? Merci pour votre visite
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Odile · il y a
Bon récit qui se tient, bonne chance!
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Mireille Bosq · il y a
Gentille intention, merci pour la visite !