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Le rendez-vous

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Laura Mouchard

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« Deux entrées pour le prix d’une si vous venez en couple... » émet la radio.

Je dépose ma cuillère sur la table après avoir remué mon thé. La chaleur du liquide me réchauffe et je commence à manger un morceau de pain beurré. Seuls les bruits de mes gestes et les sons de la radio brisent le calme de la pièce, comme tous les matins.

« Offrez du plaisir à votre partenaire en achetant... »

Je coupe la radio et me lève, les messages publicitaires me fatiguent. A notre époque, notre génération n’était pas autant assaillie par le marketing.

*****

L’eau coule du robinet, elle s’écrase sur mes pieds puis se déverse sur tout mon corps. Le savon glisse sur ma peau usée et termine sa course au creux de la baignoire. J’écarte le rideau de la douche et me frictionne avec ma serviette. Ma peau me tire et rougit, il est temps de l’hydrater, comme tous les matins.

Une femme me regarde dans le miroir de la salle de bain, sa peau hydratée améliore sa teinte mais n’efface ni ses rides ni ses tâches brunes. Elle a une magnifique chevelure grise qui lui demande beaucoup d’entretien. Ses yeux sont marrons, presque noirs. Dedans, je peux lire de la solitude et une sorte de résignation. Je la connais bien, cette femme qui me dévisage, je connais sa vie, je sais ce qu’elle ressent et je sais pourquoi elle ne considère pas ce jour comme tous les autres.

Je vais retrouver mon homme. Le rendez-vous est prévu à 18 heures.

J’enfile la dernière tenue qu’il m’a offert. C’est une robe bleu marine au col arrondi. Elle me sert la taille et descend jusqu’à mes genoux. Mon homme a du goût et cette robe sublime mes formes. Je me presse, je noue les lacets de mes chaussures et m’habille d’un manteau d’hiver. Je pars au marché, comme tous les matins.

*****

- Une boîte de chocolats, Mademoiselle ? m’accoste un jeune homme, c’est pour la Saint Valentin.

Je prends la boîte en forme de cœur qu’il me tend et le remercie en m’efforçant de lui rendre son sourire. Du chocolat noir, je déteste le chocolat noir. Je traverse les ruelles du marché et m’arrête à mes étals habituels, seulement aujourd’hui, ma tête est ailleurs. La boîte de chocolats me fait penser que je ne peux pas avoir les mains vides ce soir. L’excitation me gagne, j’ai hâte de le revoir, cet homme est toute ma vie, et depuis que nos enfants ne nous donnent plus de nouvelles et ne viennent quasiment plus nous voir, il est la seule personne qui égaie mon quotidien.

*****

L’odeur du steak haché en train de cuire dans la poêle éveille mes papilles. Je glisse mon steak haché à côté du reste de gratin de carottes de la veille pour mon déjeuner.

Que vais-je manger ce soir ? Le rendez-vous approche et mon excitation grimpe. J’ai la sensation de rajeunir. Il y a quinze ans, lorsque nos enfants sont partis de la maison, nous avons décidé de retourner vivre chacun de notre
côté : malgré l’amour que nous nous portions, nous avions besoin de faire une pause. J’ai cru que cela donnerait fin à notre histoire. Mais non, après quelques mois, cet éloignement nous a permis de nous retrouver et même si nous avons décidé de garder nos appartements respectifs, nous nous voyons suffisamment pour être unis pour l’éternité. Il y a moins d’un an, nous avons même eu l’occasion de fêter nos noces d’or.

Je m’installe dans mon fauteuil. J’ai fini mon repas, j’ai fait la vaisselle, j’ai regardé le journal de 13 heures et je vais faire ma sieste digestive, comme tous les midis.

*****

L’air frais balaie la douceur des quelques rayons de soleil. Le ciel parsemé de nuages laisse parfois passer suffisamment de lumière pour réchauffer les couleurs de l’hiver. Pour un mois de Février, il fait doux et beaucoup de monde empruntent le même chemin de promenade que moi. Il y a des familles, des retraités, des jeunes, des personnes qui baladent leurs chiens, des sportifs, tout le monde dans sa diversité aime se balader sur cette promenade. Mais cet après-midi, je ne vois que les couples, des premiers amours, des personnes les plus jeunes au plus âgées, des homosexuels, des noirs, des musulmans, des couguars, des gens souriants et heureux. Ils partagent tous le même secret : ils s’aiment.

Mon excitation est à son comble, je ne peux plus attendre, il me manque tellement. Je termine le chemin de promenade, comme tous les après-midis.

*****

Mon cœur bat la chamade. Le ciel commence à s’assombrir. Je suis prête, j’ai déposé quelques notes parfumées sur mon cou et mes poignées. Je serre dans mes mains le cadeau que je lui ai acheté en revenant de ma balade. Je commence à marcher vers sa direction. L’émotion grandit, et mes sentiments me bouleversent. Je ne suis plus qu’à quelques mètres de lui. Mes jambes tremblent et des papillons s’envolent de mon ventre, je suis devant toi, mon amour, mon tendre et cher aimé.

Je dépose la rose rouge sur le marbre froid. Son image sur la stèle me renvoie son sourire et ses yeux pétillants. Une larme s’échappe et roule sur ma joue creuse. Je me sens vide et à la fois, heureuse d’être à ses côtés.

« Bonne Saint Valentin mon amour, je t’aime. Tu avais prévu de m’emmener dîner, ce soir, sur une péniche. Tu m’aurais apporté une rose rouge, comme tous les ans. »

Le temps nous a rattrapés et quinze jours plus tôt, un jour de neige, tu m’as quittée. Depuis, mon monde change. Je m’accroche. De là-haut, je sais que tu veilles sur moi. Je ne veux pas passer à autre chose, je ne veux pas t’oublier. Tu étais la seule lumière de mon horizon.

Je reste longtemps, personne ne m’attend chez moi, je suis seule, comme tous les soirs.
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