Le renard et l'arbre

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Elle vole dans les airs, libre, Les ailes tendues le bec au vent, Au gré des quatre saisons, Avec le choix des pâturages, Et, des compagnons de rencontre. La liberté et le plaisir de ... [+]  [+]

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Un renard à moitié essoufflé traînait sa carcasse dans la forêt. Son corps avait du mal à suivre la cadence de ses pas.
Le souffle court et la langue pâteuse, il aspirait à se poser quelque part et pouvoir reprendre sa respiration.
Il avait assez marché et se dit qu’il pouvait prendre du repos, tout en méditant sur le moyen de faire un repas de chair et d’os.

C’est alors qu’il aperçut une pierre assez plate pour y recevoir son arrière-train efflanqué. Il n’avait plus la force de courir après une proie. Il savait que derrière les arbres, au bout du sentier, se trouvait une ferme, où l’élevage de poulets avait fait sa renommée jusqu’aux confins de la forêt. Le fermier y élevait des oies, canards, poulets et autres coqs…
Il imaginait une poule bien trop grosse pour pouvoir lui échapper, tombant sous les crocs. Il en salivait.

Il sortit machinalement, la cigarette qu’il avait coincée derrière son oreille et la mit dans sa gueule. Il se saisit d’un caillou qu’il cogna sur le rocher, une flamme jaillit. Il se pencha vers elle, aspira une grande bouffée.
Il ferma les yeux. La faim faisait gargouiller son ventre. Il soupira en écrasant sa clope sur un tronc d’arbre.
— Aïe, cela fait mal…
— Hein ?
— Tu m’as fait mal, misérable renard !
— Tu voulais peut-être que je jette ma cigarette dans les buissons, que je foute le feu à la forêt. Tu me prends pour qui ?
— Tu pouvais ne pas fumer, cela t’aurait évité de l’écraser sur mon écorce.
— Et puis quoi encore ?
— Ce n’est pas des choses à faire, on ne fume pas dans une forêt !
— Passe une bonne journée. J’ai des affaires qui me tiennent à cœur. J’ai un repas à préparer et un ventre à rembourrer.
— Misérable !
— Tu te répètes, vieil arbre !
— Tu te moques de moi ?
— Ah tu crois. Je passe mon tour, tu es trop prévisible !
— Je ne crois rien scélérat, malotru. Hors de ma vue, avant qu’un de mes bras ne t’éborgne.
— Ou que mon arrière-train ne t’envoie une ruade… Dit le renard !
— Tu te prends pour un cheval !
— Et toi pour un boxeur !
— Passe ton chemin le renard. J’espère que le loup te trouvera à son goût.
— Le loup, quel loup ?
— Le loup-garou, celui de la petite clairière. Ce soir, c’est la pleine lune. Il aime venir ici, pour aller à la ferme.
— Les loups-garous n’existent point.
— De même que les renards qui parlent et qui fument !
— Andouille !
— Que dis-tu ?
— Je n’ai jamais vu un arbre parler et pleurnicher en même temps.
— Idiot !
— Si, tu n’as plus rien d’autre à me dire, je te tire ma révérence et m’en vais de ce pas quérir mon repas !
— Je n’en ai pas fini avec toi. Je connais un saule pleureur, il vit du côté de la rivière un peu plus bas…
— Rien à voir avec moi !
— Laisse-moi donc finir. C’est sûr, un renard fumeur et mal poli, vous n’avez rien à faire ensemble.
— Tu te crois malin, vieux tronc.
— Le vieux tronc, il te dit bien des choses. J’ai deux cents ans, à côté d’un jeune renardeau squelettique d’un an ou deux.
Qui ressemble à un vieillard. Tu ne feras pas de vieux os, c’est sûr.
— Il a raison !
— Qui parle ?
— Son voisin, juste derrière toi. Des renards, on n’en croise chaque jour, ça vient, ça passe. On est toujours là, on fait partie du paysage.
Tu me fais penser au petit renard qui est passé par ici, le mois dernier. Un fumeur comme toi, en plus d’avoir une sale mine.
Je l’avais prévenu « fumer nuit gravement à la santé et celle des autres ». Il ne m’a pas écouté. Il est parti chez le fermier faire un tour dans son poulailler. On l’a vu revenir, sans poule. Il était essoufflé. La gueule ouverte, du plomb dans les oreilles ou ce qu’il en restait. Il n’arrivait pas à remettre son mégot derrière ce qui lui restait d’oreille. Il s’est assis là, à l’endroit où tu te tiens. Le malheureux, il s’efforçait tant bien que mal de les dégager, des lambeaux de chair se décrochaient à chaque fois qu’il essayait, c’était peine perdue. Il était criblé de billes de plomb. Il s’est levé avec difficulté, en claudiquant, il a traversé les bois. Il est passé devant nous, on ne l’a plus jamais revu.
Le vieux fermier, on le connaît. Il vient quelquefois dans les bois pique-niquer et il en profite pour nous retirer les verrues qui sont à nos pieds.
Il appelle cela des champignons. Il parle aux fleurs, leur donne même des noms. Quand, il a fini de déjeuner. Il ramasse ses emballages, ne laisse aucun déchet aux alentours.
Je te conseille de prendre tes pieds à ton cou et de filer tant qu’il est encore temps. Le fermier est bon tireur. Il te raccourcira les oreilles…
Quant au loup-garou à la nuit tombée, il enfilera ta carcasse sous ses crocs.
Le renard avait détalé, laissant les deux chênes faire frémir leurs feuilles, hoquetant de plaisir...
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