Le refuge de Pierre

il y a
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Écrivaine à temps partiel qui partage un peu de ses modestes créations par ici ! Certains textes ont été écrits sur d'anciens blogs que je tenais et republiés ici par la suite  [+]

Il était là devant lui, les yeux injectés de sang, des gouttes de sueur perlant sur son front couvert de pustules immondes...Il ne dit pas un mot comme à son habitude. Il approcha son visage répugnant de celui du garçon. Tout en lui était détestable, vulgaire et repoussant. Son souffle acide et imbibé d'alcool lui parvenait aux narines et semblait pénétrer son corps tout entier... Il en eut des frissons de terreur. Il savait qu'il ne s'y habituerait jamais. Il était également persuadé qu'un jour tout ceci prendrait fin. Il ne savait pas comment mais il avait depuis longtemps compris qu'aucune solution n'était à exclure, la pire et la plus radicale devenant même chaque jour un peu plus acceptable.

Il prit alors une grande inspiration et entra dans ce qu'il appelait sa phase d'hibernation. Il devenait subitement cet ours solitaire prêt à affronter l'hiver, tapi dans sa grotte, attendant que la tempête froide et sans pitié fasse place au printemps et à une forme de renaissance, bien éphémère en ce qui le concernait... Le poids des années et de l'habitude l'avait aidé à maîtriser davantage cette technique. Il compartimentait si bien qu'il lui semblait parfois être détenteur d'un don d'ubiquité comme s'il pouvait être à la fois ici dans la tourmente et ailleurs dans sa tanière.

Il n'en souffrait pas moins mais en différant cette souffrance indéfinissable il se laissait la possibilité de lâcher prise ultérieurement dans un flot de larmes étouffées sans que le Monstre devant lui ne puisse s'en réjouir. Plus tard, seul dans sa chambre, il pouvait alors inspecter ce corps meurtri et constater les marques laissées sur sa peau par la ceinture ou le martinet de son bourreau.

Ce jour-là il avait apparemment testé un tout nouveau châtiment comme en attestaient les brûlures sur son ventre... Il se promit alors de jeter aux ordures la cartouche de clopes de l'Immonde Animal dès qu'il en aurait le temps et l'opportunité...

Et si tout s'arrêtait là, maintenant ? Une insoutenable envie d'en finir se fit sienne. Il descendit alors les marches menant à la cuisine sans ménagement, la Bête étant abrutie par l'ensemble des substances addictives ou illicites ingurgitées au cours de la soirée. Il prit un couteau dans le présentoir sur le meuble en bois massif puis se dirigea vers le salon, prêt à mettre en oeuvre ce qu'il avait si souvent fantasmé...

***

Ses mains étaient tachées du sang du Bourreau... Le couteau dans l'une, le téléphone dans l'autre, il ne se souvenait plus de rien. A l'autre bout du fil, une voix rassurante mais insistante voulait savoir si tout allait bien, s'il était en sécurité. Il ne put émettre le moindre son. Elle lui intima alors l'ordre d'aller se réfugier dans un endroit où il se sentirait mieux et d'attendre les secours. C'est ainsi qu'il posa le combiné et se confina dans sa tanière à l'abri du tumulte du sombre hiver. Cette fois-ci cependant il n'était pas sûr de pouvoir en sortir... Il s'abandonna pourtant au réconfort de son refuge de pierre.


(Nouvelle d'abord écrite et publiée pour le concours e-crire au féminin)
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour ce texte bien écrit, touchant et poignant ! Mon vote ! Mon “Bonheur des enfants” est en Finale pour le Prix Haïkus d’automne 2017. Puis-je vous inviter à le lire et le soutenir si vous l’aimez ? Merci d’avance et bonne journée !
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Céline Bricabrac · il y a
Merci ! Pour votre haïku, lu apprécié et voté ! ;)
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Barb Ara · il y a
Toujours plein de mots justes, et poignants, j'aime vraiment ce que tu écris. Continue ma Céline ! J'en ai loupé, j'essaye de me rattraper dès que je peux.
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Céline Bricabrac · il y a
Merci, c'est très gentil ! Et moi aussi je dois avoir pas mal de choses à rattraper ;)
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Celine, un texte poignant sur un sujet difficile. Bravo pour votre justesse.
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Céline Bricabrac · il y a
Merci beaucoup !

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