Le rayon rose

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Boris Vian : "Un homme digne de ce nom ne fuit jamais. Fuir c'est bon pour les robinets."  [+]

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I.

Les flamants roses se baignaient dans le couleurs du crépuscule, absorbé par un soleil rouge que l'eau du fleuve rosissait.
Ils regardaient ce paysage merveilleux symbole de leur voyage de noces, main dans la main sur les genoux, elle avait posé sa tête sur son épaule. C'était comme s'ils rêvaient. Il lui avait dit qu'il l'aimait tellement que s'il pouvait il lui offrirait un flamant rose. Elle avait dit que dans les rêves c'est possible, et qu'elle l'appellerait Dandie. Il avait dit que c'était chouette, ils se sont embrassés. Elle ajouta qu'elle serait prête à pêcher le soleil avec une épuisette pour lui donner, si c'était possible. Il sourit, parce qu'il était ému et que c'était impossible mais beau, donc possible quelque part.

Les flamants roses picoraient dans l'eau aux reflets roses. Le soleil déteignait à la façon des Impressionnistes dans les vagues flots du fleuve endormi. Les amoureux enlacés se caressaient les mains avec les yeux, assis sur un banc qu'on aurait dit en granit. Il y eut un miment rare, une seconde à peine, où chaque élément de vue dans ce paysage fut rose, l'harmonie parfaite, le calme triomphal, l'équilibre du monde, la plénitude impeccable, le rayon rose. Un rayon d'une grande beauté, sobre mais infinie dans sa modestie, qui parcourut la terre et le ciel, la Lune aussi, rosée, le fleuve, le granit rose, et les amants avant de plonger avec le soleil sous le fleuve à l'horizon onirique.Les flamants roses achevaient leur repas, leur toilette, leur sieste, ils s'en allèrent dans la nuit, laissant seuls les poissons, les fleurs, les galets, les amoureux.
Ils restèrent un moment et partirent enfin, l'ombre dans l'ombre de l'autre à la lueur des lampadaires et des étoiles.

Le rayon rose avait fait battre plus fort le cœur d'Hélène le temps d'une seconde à peine. Une seconde de rosée s'étalant sur la branche d'une feuille et touchant les racines, le téton, le poumon. Elle serra la main de Tristan en riant.
-Demain on y retourne ?
-Oui.

Et chaque soir ils y retournaient. Le rayon rose ne se présenta pas avec la même régularité, il y eut des couchers de soleil d'une intime splendeur, orangés, rouges, verts, mais aucun rayon rose.
Leur séjour s'achevait et le devoir de rentrer à Paris leur coupa les ailes de la liberté. Paris, le bruit, le monde, le rayon jaunâtre de la Tour Eiffel mêlé aux mille autres des devantures et des bureaux, finissaient toujours par les rattraper. Il y aurait les amis pour se consoler, les musées et les cinémas.

II.

Elle pédalait à toute allure dans les rues cyclables de Paris, pour éviter que le ciel lui tombe sur la tête. Les nuages noircissaient à chaque minute, annonçant dans sa chute des gouttes de pluie opaques et épaisses. Il restait quelques rues, quelques feux rouges avant d'être à l'abri. Mais la pluie profita d'un coup de frein abrupt pour tomber comme un seau d'eau sur sa tête casquée. Hélène donna un coup de pédale devant le bonhomme rouge et insolent qui la regardait. Elle trouva une place où garer son vélo et rentra chez elle en ascenseur car son pantalon collait à ses jambes.

A table elle éternua. Une douleur lui parcourut la poitrine, celle des rhumes gluants. La joie fut immense quand Tristan annonça qu'il avait fait des gaufres. On oublia la pluie, qui finit comme tout le monde par cesser de frapper à la vitre. La nuit redevint calme et la Lune, toute blanche, s'étendit aux deux tiers. Ils s'embrassèrent comme au soir des noces, ils se couchèrent sous une couette épaisse et douce comme un nuage blanc qui n'attend pas la pluie mais récolte les rêves. Dans son rêve, les flamants roses s'envolaient sur le lac grillé au soleil. Il n'y avait pas non plus de rayon rose en rêve. Elle se demanda si cela avait vraiment eu lieu. Le lendemain c'était le soir de l'amour. Ils le firent sauvagement car ils aimaient cela et que le lit ne grinçait plus. Rien ne les arrêterait en fait, ni la pluie ni le beau temps ni le jour. Ils s'endormirent dans des draps mouillés par leur bonheur.
-Bonne nuit !
-A demain !

Les douleurs poitrinaires d'Hélène reparurent plusieurs fois dans la semaine et sa toux s'emballait. Le médecin conseilla d'aller faire une radio, et sous les rayons X l'analyste vit une boule anormale. C'était le cancer. Les enfants qui voient dans les nuages des formes d'animaux et sous les chapeaux en peau de serpent des éléphants auraient dit que cette image était un flamant rose recroquevillé sur lui-même. Mais c'était une boule qui grandirait, ramperait, polluerait, croquerait, grifferait de l'intérieur le corps d'Hélène. C'était le cancer sous le sein.

Quand elle lui dit au téléphone qu'elle avait quelque chose d'important à lui annoncer, Tristan pensa qu'elle était enceinte. Ce fut sa première hypothèse et l'excitation déconcentra son esprit optimiste. En rentrant du boulot ce soir-là, il acheta des fleurs, des roses roses et blanches, car il était heureux.
Elle avait fait des crêpes et débouché le cidre. Puis elle avait pleuré dans les bras de Tristan, elle lui avait dit, il avait pleuré. Ce n'était pas d'un enfant qu'elle était enceinte, ce n'était pas pour neuf mois. Lui qui avait envisagé de repeindre une chambre en rose... il ne dit rien, caressa ses cheveux.

III.

Le rayon rose reparut dans les rêves d'Hélène. Elle se réveilla et fixa le plafond. Tristan dormait à côté. Hélène avait envie de marcher. Elle s'habilla, mit une veste, prit ses clés et sortit dans la brise nuptiale. Le long de la Seine, là où les jeunes chantaient encore sous les ponts, là où les pigeons somnolaient, où les clochards vaquaient, et les péniches ronflaient, elle se mit à courir. Le plus vite qu'elle pouvait, le plus loin possible. Elle lâcha son sac à main, perdit une chaussure en chemin puis s'arrêta cinq cent mètres plus loin pour reprendre son souffle, les mains sur les genoux fléchis. Elle sentait dans sa poitrine son cancer battre en chœur avec son cœur.

Le lendemain, à son réveil, Tristan lui avait fait un plateau de petit-déjeuner. Il resta avec elle toute la journée jusqu'à son départ à l'hôpital. Quand elle fut prête elle voulut se promener. Une chaussure manquait à son pied. Elle expliqua qu'elle avait dû la perdre dans la nuit, elle mettrait ses bottes à la place. Ses jolies bottes rouges. L'hôpital lui donna sa chambre. Tristan resta un peu avec elle, puis elle voulut être seule.

Il erra sur les quais de la Seine en cherchant la chaussure manquante. Il demanda aux passants, il demanda aux oiseaux, mais les pigeons ne parlent pas, ce ne sont pas des flamants roses. Il s'assit sur le bord de la berge, les pieds à la limite de l'eau, et noya ses larmes dans le fleuve.
-Excusez-moi !
Il se retourna. Une jeune femme était là, elle tenait dans ses mains une chaussure seule. Tristan la regarda et sourit sur ses joues mouillées. C'était la chaussure d'Hélène, c'était elle, c'était bien elle, un miracle, une miette de réconfort qu'on lui avait jeté comme à un pigeon. Il en fallait très peu pour retrouver dans la vie noire et grise une tache de couleur.
-Merci.

Hélène s'était endormie. Tristan s'assit à côté d'elle, la chaussure sur ses genoux, et s'assoupit. C'était le début d'une longue histoire, d'un long voyage, d'une épreuve de la vie qu'il fallait partager. Tristan avait une boule dans son ventre, ce n'était pas un enfant, ce n'était pas un cancer, c'était une boule de peur, un enfant qui voit des animaux dans les nuages aurait vu de l'amour. Dans les rêves d'Hélène, le rayon rose fleurissait comme un nénuphar aux bords de l'écume rose des jours d'après.
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Jeanne · il y a
Une douce rêverie, une charmante parenthèse, un entre-deux amoureux, un tableau touchant, un instant suspendu hors du temps. Un très joli Rayon Rose empreint de poésie, aux mille nuances, mille et une variations qui déroule son ruban, projette ses rayons lumineux tels les voiles mouvants d’une aurore boréale, se déroule comme un conte de fées moderne où l’on verrait apparaître le Prince charmant, Cendrillon et son soulier de vair.
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Fabienne Maillebuau · il y a
Une belle interprétation des rêves ,Benoît, des personnages qui me font penser à ceux de Boris Vian, mes cinq voix, je vous invite sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-jour-dapres-25
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Sabrina Guerreiro · il y a
Le cancer qui bat en choeur avec son cœur...que d'émotions ! Merci! Mes voix !
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Benoît Sanzalias · il y a
Oh, merci à vous !
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Fred Panassac · il y a
Je quitte cette émouvante histoire à regret en étant convaincue que ces deux-là vont s’en sortir, ils vont gagner et les flamants roses reviendront !
Merci pour ce moment de grâce dans l’écriture (douloureux mais adouci par la poésie)
✨✨✨✨✨

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Benoît Sanzalias · il y a
Merci pour eux, pour elle, de croire en leur bonheur!
La porte est ouverte pour qu'ils puissent rentrer en tout cas!

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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette belle œuvre, bien écrite et attachante !
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Tnomreg Germont · il y a
Une prose très poétique, tout en douceur et mélancolie
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Benoît Sanzalias · il y a
Merci beaucoup, content que ça vous ai touché !
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Flo Danysz · il y a
Très touchée par ce texte poétique et sensible en ce mois d'octobre rose, bonne continuation !
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Benoît Sanzalias · il y a
Merci merci !
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Julien1965 · il y a
Beaucoup de poésie dans votre texte , une plume originale et sensible...
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Benoît Sanzalias · il y a
Merci Julien !
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bmam · il y a
jolie écriture finement maîtrisée : voir une flamme en rose ! bmam
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Chantal Sourire · il y a
Ce clin d'œil à Boris Vian me plaît beaucoup, un très beau texte, poétique et tendre !
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Benoît Sanzalias · il y a
Merci beaucoup Chantal