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Le rai de lumière

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Joël Riou

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Je me réveille brusquement. Mon œil gauche se tourne alternativement sur le rai de lumière qui passe par la porte entrebâillée, puis sur les chiffres du radio-réveil affichant deux heures. Notre fille chérie n'est toujours pas rentrée ! Mon cœur se met instantanément à battre la chamade et mon estomac se noue. Justine ne devait pourtant pas s'éterniser ce soir, à moins qu'elle n'ait oublié d'éteindre la lumière de l'entrée après avoir regagné sa chambre. Je n'en crois rien, mais je me lève d'un bond pour aller vérifier. En deux enjambées, je suis sur le palier. La porte de sa chambre est ouverte sur le noir. Les pires scénarios se bousculent dans ma tête embrumée par l'effroi. Un accident, un viol, un rapt, une disparition inquiétante qui nous rendront à jamais fous de douleur et d'incompréhension ; il ne nous restera plus qu'à attendre la mort comme ultime délivrance. J'essaye de me raisonner. Elle avait rendez-vous avec son copain, un p'tit gars sérieux étudiant l'informatique, habitant un studio du centre ville. Quand elle rentre plus tard que prévu, habituellement, elle nous envoie un texto, ce qui ne nous empêche pas de guetter le bruit de la clé dans la serrure qui mettra momentanément fin à notre supplice. Comme nous envions les jeunes qui ont quitté le domicile familial pour poursuivre leurs études ! Même si cette situation est douloureuse pour le porte-monnaie, elle évite les affres de l'attente anxieuse de certaines fins de semaine. La sortie prévue ce soir était exceptionnelle, je n'en connais pas la raison et n'ai pas voulu me montrer insistant envers Justine, qui m'aurait envoyé sur les roses, à juste titre. Je ne peux m'empêcher d'agir ainsi. C'est ma nature, je suis un véritable papa-poule, une mère juive telle qu'on la décrit classiquement. La faute à l'évolution sociétale aussi, je présume : si les années post-soixante-huitardes n'avaient pas autorisé – voire imposé – de nouvelles prérogatives aux pères, je n'en serais peut-être pas là aujourd'hui. L'accouchement – cette horreur ! – en fait partie. L'usage, solidement établi à présent, veut que le futur père y assiste, affublé d'une blouse et d'une charlotte, qu'il tienne la main de la parturiente – puisqu'il faut bien l'occuper – tout en flippant autant, sinon plus, que la future accouchée, vite écœuré à la vue de tout ce sang ! Et une fois l'épreuve passée victorieusement, dire dans l'après-coup « J'y étais !», comme un vieux grognard se remémorant une bataille napoléonienne.

Des liens très fort se sont noués avec ma petite, la chair de ma chair, que j'ai changée, baignée, veillée quand elle était fiévreuse, nourrie au biberon la nuit, quand sa mère, trop fatiguée pour se lever après sa césarienne, me demandait, à intervalles réguliers, si je m'en sortais bien. En ce temps là, il fallait stériliser le matériel, ce qui prenait du temps, puis veiller à ce que le lait ne fût pas brûlant, en en testant une goutte sur le dessus de la main. Je me souviens qu'une fois, aux alentours des quatre heures du matin, alors que j'avais accompli machinalement la préparation du précieux biberon, celui-ci me glissa des mains et s'explosa sur le carrelage de la cuisine. Je jurai – pas trop fort pour ne pas réveiller ces « dames » – puis, en attendant que le biberon de secours fût prêt, nettoyai du mieux que je pus le sol jonché de débris de verre et maculé de lait, ayant pris soin, au préalable d'enfermer dans le salon les chats attirés par l'odeur. Dans l'intervalle, Justine s'était réveillée et manifestait, avec ses cris, son mécontentement.

Dérogeant à toutes les règles de la bienséance, je me décide à l'appeler, malgré les avertissements dissuasifs de ma femme que mon remue-ménage a réveillée. Elle aussi est très inquiète, mais elle préfère attendre à se ronger les sangs, plutôt que de commettre un acte qui se retournerait contre elle. Je m'en fous, la meilleure façon d'échapper à l'angoisse étant l'action, tout en marchant de long en large, je téléphone. Sa voix, je veux entendre sa voix. Les sonneries se succèdent. Je redoute de tomber sur son répondeur qui me fera rendre présente ma fille chérie, mais de manière virtuelle, ce qui m'angoissera encore plus. Pendant que les sonneries s'égrènent, je me dis, dans un moment de lucidité, que je la dérange peut-être en pleins ébats. Je ne veux même pas y penser. Alors que je désespère, elle décroche enfin. Ma femme à mes côtés, j'entends comme dans un brouillard les explications agacées de Justine, son étonnement sur le temps qui a passé si vite. Oui, elle se préparait à rentrer, bien qu'elle n'ait pas cours demain matin, oui elle sera prudente en voiture, elle sera là dans peu de temps... En bafouillant une excuse, je ferme le portable que je place à portée de main, après que nous nous soyons recouchés. Les yeux grands ouverts, nous attendons. Le rai de lumière, sentinelle vigilante, nous assiste. Je regarde le radio-réveil toutes les deux minutes. Un quart d'heure passe, puis la demi-heure. Je me lève pour pisser et boire au robinet, tends l'oreille... Toujours rien. Je me recouche, mon cœur à nouveau s'affole. Un bruit à l'extérieur, celui d'une voiture qui se gare. Serait-ce elle ? Quelques secondes défilent. Non, fausse alerte. Je me recouche. Ma femme me demande de me calmer. « Elle ne va pas tarder, il faut lui laisser le temps de rentrer ». Deux heures quarante-cinq, le bruit caractéristique de la Twingo stoppant sur la plaque d'égout du trottoir. La portière qui claque, le loquet du portillon qui s'agite, quelques pas encore et la clé dans la serrure, enfin. La porte qui se referme. À nouveau la clé qui la verrouille. Un bruit de sac posé sur le guéridon, la lumière qui s'éteint et l'escalier monté à pas de loup. La porte de sa chambre qui se clôt. Le silence. Je me tourne sur le côté, apaisé. Il me reste peu de temps pour récupérer, avant que la musique de Radio Classique ne retentisse.

PRIX

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Marie-Françoise · il y a
J’y suis passée 3 fois et là vs m’avez tout remémoré. Dur dur la vie de parents... merci de l’avoir faite rentrer saine et sauve. Voici ma voix. Je vs invite à lire La danse des sept voiles en lice merci
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Joël Riou · il y a
Je compatis, l'angoisse à la puissance trois, quelle épreuve !
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Marie Quinio · il y a
On se reconnaît tous si bien à travers votre texte ! Les angoisses des parents, qui ne finissent jamais je pense... Bien vu.
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Artvic · il y a
Vous m'avez refait vivre un instant dans ma vie ! C'est vrai que tout ce que vous avez écrit nous à fait vibrer un jour !
Je vote pour la vibration que vous nous avez apporté ! 💚🍀 Amitiés !
Je vous invite à lire https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lempreinte-des-souvenirs en finale

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Joël Riou · il y a
Un grand merci !
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Artvic · il y a
Ce texte est excellent !
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Emsie · il y a
C'est incroyable ! Vous aussi vous avez une fille de 18 ans ? J'ai eu une incroyable impression de vécu, côté mère. Bravo :-)))
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Lélie de Lancey · il y a
Un rai de lumière qui nous renvoie à notre expérience personnelle. C'est bien observé, c'est bien décrit, c'est bien raconté. Bref, Merci pour ce beau moment de lecture et soulagée qu'elle soit enfin rentrée :)
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Joël Riou · il y a
Merci pour elle !
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Renaud · il y a
Hilarant, et tellement vrai ! Ça me rappelle des souvenirs...
Alors 5***** !
Et on sent que ce texte, c'est du vécu !!!

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Joël Riou · il y a
Vous êtes bien le seul à trouver cette histoire hilarante ! Il est cependant vrai, que dans l'après-coup on relativise les craintes excessives et il vaut mieux rire de soi-même
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Isabelle Lambin · il y a
Un récit qui sonne vrai. Combien de parents ont angoissé en voyant les heures s'écouler, dans l'attente fébrile du retour de leur progéniture ?
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Joël Riou · il y a
Au fil des commentaires, je constate que cette histoire, somme toute banale, renvoie à des expériences parentales fréquentes. Du singulier, l'écriture permet donc - en disant cela, je suis bien conscient d'enfoncer des portes ouvertes - de toucher à ce que l'on qualifie d' "universel" (dans ce cas précis, contentons-nous d'un "u" minuscule, cela suffira largement !). Quand le lecteur peut s'identifier à un ou des personnages, alors on peut être satisfait.
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Emsie · il y a
On s'identifie tous, visiblement !!! :-)
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Mary Benoist · il y a
Là encore quelle description ! Tout y est. On y est. Merci de n'avoir pas choisi une fin tragique, je n'aurais pas supporté.
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Joël Riou · il y a
Je ne voulais pas raconter une histoire policière ou terminer sur une chute trop dramatique ; l'angoisse se nourrit suffisamment de scénarios catastrophes pour ne pas forcément en rajouter dans le morbide. ( Pour une fin tragique, se reporter à ma nouvelle "Une longue attente", pour celles et ceux qui aiment les animaux domestiques). Merci encore de votre appréciation.
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Ginette Vijaya · il y a
L'angoisse d'un père décrit avec une minutie qui fait penser à ces moments que vous décrivez si bien qu'on a l'impression de les revivre .
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Joël Riou · il y a
Merci à vous !
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Fred Panassac · il y a
Une étude minutieuse du comportement d'un parent et des habitudes d'un enfant. Ce sont des détails qui ont le goût du vécu, je suis passée par là et c'était moi la plus anxieuse, abonnée aux insomnies. Texte rassembleur en quelque sorte ! Mes voix solidaires !
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Joël Riou · il y a
Il est vrai que les mères s'autorisent à exprimer davantage que les pères leurs craintes pour leur progéniture. J'ai voulu envisager la situation décrite sous l'angle masculin, sans honte et sans pudeur. Quant à la véracité du sexe de l'enfant, à chacun de se faire son opinion ; n'oublions-pas que la littérature est avant tout fiction !
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Fred Panassac · il y a
« D’un ou une enfant » bien sûr cela va sans dire :-)
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