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Le prix Imaginarius

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Serge Debono

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La fin d'année approchait, et la date butoir pour le Prix Imaginarius avec elle. Un soir de doute, arpentant une rue déserte où la brume avait élu domicile au point d'en tamiser la lumière des lampadaires, j'eus l'idée d'un Western. Pas le plus fantasmagorique des genres, souvent délicat à aborder à l'écrit, mais un univers que Hollywood avait sublimé au point d'en faire un genre féerique où le dépaysement était immédiat, et le décor un personnage à part entière. Je commençais à entrevoir des plaines arides baignées de soleil, des rues désertes balayées par la poussière...
Quand je réalisais soudain que la brume avait envahi toute la rue, dissimulant les façades d'immeuble et les devantures de magasin. Le plus étrange étant qu'elle semblait s'épaissir à chaque seconde. Rapidement, je me retrouvais perdu, avançant à l'aveuglette, et ne parvenant même plus à distinguer mes pieds sur l'asphalte. C'est alors que je l'entendis... Le hennissement d'un cheval...
Un bruit hautement improbable dans une grande ville. J'étais pratiquement certain d'avoir eu un genre d'hallucination auditive quand il fut suivi d'un vacarme assourdissant, accompagné d'une forte odeur de purin. L'origine du vacarme émergea de l'épais nuage de brume...

Une diligence tirée par six chevaux fonçait à tombeau ouvert, droit dans ma direction. Son apparition fut accompagnée d'un éclat de lumière aveuglant qui m'obligea à fermer les yeux. Quand je les rouvris, je compris qu'elle n'était plus qu'à une quinzaine de mètres. J'eus à peine le temps de me projeter sur le côté. La roue arrière-gauche de l'engin s'arrêta à dix centimètres de ma tête...
Pendant que je découvrais, ébahi, l'authentique village du Far West dans lequel je me trouvais, deux silhouettes émergèrent de la porte avant. Le plus jeune m'aida à me relever.
— Ça va étranger ? Pas trop secoué ? Je m'appelle Billy, mais tout le monde m'appelle le Kid !
Pendant que je me demandais encore par quel miracle j'avais atterri ici, mon côté rationnel s’efforça d'encaisser cette deuxième révélation. Billy The Kid ! Je n'en croyais pas mes sens ! Complètement sous le choc de ce que j'étais en train de vivre, le jeune homme en profita pour m'entraîner vers le saloon le plus proche, sans que je fasse la moindre objection. Je n'avais pas eu le temps de réaliser à quel point mon accoutrement était inadapté à ce nouvel environnement. En baissant les yeux, je constatais que mes Stan Smith et mon survêtement maculés de boue, n'avaient pas survécu longtemps aux joies du Far West.
— Je sais pas d'où tu sors, étranger, mais tu me plais bien !
Billy commanda une bouteille de Kentucky. Je pris alors conscience que la totalité de l'assistance nous observait. Lui, parce qu'il était la plus jeune et fine gâchette de l'Ouest. Et moi, parce que j'étais probablement le gars le plus étrange qu'ils aient jamais vu.
— Je savais pas que t'avais des amis clowns ! Ouais, après tout, le cirque, c'est de ton âge, hein le Kid ? Ha ha !
Billy tournait le dos à son interlocuteur. Un voile sombre traversa soudain son regard. C'est alors qu'en un temps record, il avala son verre, le reposa sur le comptoir, fit un tour sur lui-même, et se retrouva face à son adversaire, mains sur les colts. L'autre qui tenait pourtant son arme au poing, percuteur relevé, faillit en avaler sa chique. Il semblait déjà regretter l'incident mais c'était trop tard. Il suffisait de voir les yeux de Billy pour comprendre qu'il n'y aurait qu'un seul moyen de laver l'affront. Il guetta un éclair de bravoure traversant le regard apeuré de son adversaire, tandis que le mien, paniqué, effectuait des plans serrés façon Sergio Leone.
Personne ne vit dégainer Billy. Il mystifia son adversaire mais aussi toute l'assistance. Un seul coup fut tiré. Dans la main. Celle tenant l'arme. Un coup de maître. J'étais soulagé. Je m'apprêtais à descendre mon verre de Kentucky, quand Billy m'entraîna hors du saloon avec le reste de l'assemblée, pour se livrer à une bousculade qui se voulait amicale, mais où les cris stridents ponctués par des coups de feu n'avaient rien de rassurant. Certains tiraient en l'air, d'autres au sol, et personne ne semblait réaliser la dangerosité de la chose. M'extirpant de la mêlée en rampant, j'aperçus au loin un gigantesque nuage de poussière fondant droit sur nous.

Lentement, je vis Billy The Kid, sa troupe, ainsi que tout le paysage, disparaître dans une poussière de plus en plus vaporeuse. La Brume était revenu me chercher.

Arpentant à nouveau le bitume de ma rue, je tentais de comprendre ce qui venait de m'arriver. Hallucination ? Voyage dans le Temps ? Monde Parallèle ? Dans tout les cas, l'expérience avait été grisante et extrêmement stimulante. Néanmoins, je reconsidérais l'idée du Western. Trop violent pour moi. J'optais finalement pour une histoire SF, sans doute plus dans mes cordes. Pénétrant dans l'immeuble, je planchais déjà sur mon intrigue quand j'entendis un bruit sourd provenant de dessous l'escalier. Je tentais d'actionner la minuterie. Sans résultat. L'allée restait plongée dans le noir, et le bruit persistait. J'avançais prudemment en direction de l'ascenseur. Malheureusement, il souffrait du même mal que l'éclairage. Une coupure générale, sans doute. Toujours ce bruit, il devenait maintenant presque humain... Je m'apprêtais à emprunter les escaliers quand une lumière furtive zébra de rouge l'obscurité du couloir. J'entendis des pas lourds et pesants se diriger vers moi. Une respiration saccadée. Je ne pris pas le temps de vérifier ce que j'avais déjà compris. Je me souviens avoir tenté de sauter les marches, quatre à quatre, comme quand j'étais gosse... J'aurais dû me fendre le crâne mais une main puissante me saisit tel un sac de course pour me déposer sur les marches.
Grâce à la lumière rouge de son sabre-laser, je pouvais contempler sa luisante noirceur. Dark Vador, le Prince Noir de l'Espace. C'était la deuxième fois de ma vie qu'il produisait sur moi un tel effet. Un mélange de terreur profonde et de fascination. La dernière fois, j'avais cinq ans, dans la salle de Cinéma du Palais des Congrès, pour la sortie de L’Empire Contre-Attaque. A l'époque, la terreur l'avait emporté. J'avais fini la séance, planqué derrière la barrière protectrice de mes doigts...
Depuis, j'avais raffermi mon lien avec le personnage en découvrant sa jeunesse sur les écrans. La névrose provoquée par la mort de sa mère, son amour passionnel incompatible avec son destin de demi-dieu, et au final, son humanité bien plus criante que celle trop enrobée des autres personnages. Quand j'étais enfant, je l'appelais Dark Vador, la peur au ventre. Aujourd'hui, j'évoquais Dark, ou Darky, avec une familiarité insolente. Alors, quand il me dit...
— Khhoo... Kshh... Tu as peur ?
— Ben, je devrais peut-être mais... J'ai l'impression de vous connaître...
— Khhoo... Kshh... Toujours le même refrain... Plus personne ne craint le Seigneur Vador...
— Bah nan, vous pouvez pas dire ça, les jeunes vous adorent !
— Khhoo... Kshh... Ils ne pensent qu'à m'affronter au sabre-laser... Certains veulent même me faire un câlin...
— C'est que vous êtes devenu comme cet instituteur qu'on craint le jour de la rentrée, et qu'on apprend à mieux connaître avec le temps. Allez Darky...
— Khhoo... Kshh... Votre manque de respect me consterne.
— Khhoo... Non... Pas ma gorge... Excusez Dar... Seihh... gneur Vadhhor !
— Khhoo... Kshh... Excuses acceptées...
— Kof... Kof... En même temps, vous n'y pouvez rien, le monde s'avilit de jour en jour.
— Khhoo... Je raccroshh...
— Vous quoi ?! Faut dire les choses comme elles sont, vous êtes très fort dans votre partie, mais avec votre physique, ça va être dur de vous recycler. Vous voudriez faire quoi ?
— Écrire des histoires de Science-Fiction.
— Nan, sans rire ?
— Khhoo... Kshh... Au fait, j'ai accidentellement endommagé vos installations électriques en rechargeant mon sabre-laser...
— Hein ?! Ah, vous en faîtes pas pour ça ! Parlez moi plutôt de vos histoires SF, ça m’intéresse...

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Alain Derenne · il y a
Je vois que des Ami(e)s sont dans la liste des "j'aime", maintenant j'y suis aussi.
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Serge Debono · il y a
Ça me touche beaucoup. Merci Alain.
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Virgo34 · il y a
Un récit qui tient en haleine jusqu'à la chute. Malheureusement, j'arrive trop tard....
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Serge Debono · il y a
Il n'est jamais trop tard Virgo. Merci de l'avoir apprécie :-)
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Joëlle Brethes · il y a
Une brume qui permet de passer de la réalité à la fiction... Voilà qui est intéressant ! :)
J'aime bien les onomatopées et beaucoup de vos expressions sont plaisamment "colorées".

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Serge Debono · il y a
C'est très sympa d'avoir fait un détour par ici, Joelle. Je m'efforce aussi de lire les textes au détriment de l'étiquette compète, hors compète, donc j’apprécie la démarche. Merci pour ces beaux compliments. A bientôt.
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Boamonga · il y a
Super ouatnav !
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Serge Debono · il y a
Merci mon Jako ;-)
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Fred Panassac · il y a
Complètement burlesque, j’ai adoré !
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Serge Debono · il y a
En effet, le Western-SF que je comptais écrire s'est transformé en Soap-Opera :-D. Je crois que c'est au moment des Khhoo... Kshh... que j'ai craqué... Merci de votre soutien Fred, je suis très heureux que ça vous ait plu :-) A bientôt, j'ai encore de la lecture sur votre page.
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Fred Panassac · il y a
Merci à vous et à bientôt Serge !
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Noellia Lawren · il y a
très belle imagination et quelle chute , je ne m'y attendais pas , bravo mon vote +5
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/un-dernier-baiser-1

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Serge Debono · il y a
Merci infiniment Noellia. Je passe vous lire. A bientôt.
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Wall-E · il y a
Une imagination débridée, bravo !
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Serge Debono · il y a
Merci Wall-E ! Content que ça vous ait plu.
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Mila · il y a
Génial !
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Serge Debono · il y a
Je suis allé vous lire et j'en ai oublié de répondre. Un grand merci Mila ;-) A bientôt.
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Thara · il y a
J'aime beaucoup, bonne chance à votre texte...
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Serge Debono · il y a
Merci d'être passée Thara, c'est sympa :-) Merci aussi pour les encouragements. Bonne chance à vous et votre sublime poème. A bientôt.
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Vaucey · il y a
J'aime beaucoup cette histoire ou plutôt ces histoires imbriquées... Bravo :)
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Serge Debono · il y a
Merci Vaucey. Très heureux qu'elle vous ait plu. A très bientôt.
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