Le printemps du val

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Imaginer le vécu autrement ? Il suffit de commencer à l'écrire pour que l'imaginaire s'emballe  [+]

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Un œil contemple son monde à travers une serrure.
Il voit les oiseaux qui volent secrètement dans des perspectives que son regard ne peut atteindre. Les hommes marchent sur des étendues que l’œil devine vastes et ombragées. Les lèvres parlent des langues que lui n’entend pas. L’œil tremble derrière la serrure quand la masse humaine couvre l’horizon par ses banderoles revendiquant des droits qu’il n’arrive pas à lire correctement. Il bondit de peur quand les visages joyeux de quelques petits enfants viennent à l’improviste lui faire des grimaces derrière la serrure. Très tard le soir, l’œil se dessèche à force de rester concentré sur des points de vue aussi rétrécis. Il se ferme. Il s’endort.

Le son très proche de la crépitation acharnée d’une arme à feu réveille l’œil. Apeuré, il sursaute et traverse d’un ricochet la serrure. Le monde devient soudain spacieux devant lui. L’œil n’est plus qu’une petite boule parmi les hommes, dont les lèvres articulent des mots qu’il croit comprendre. Sa rétine bat au rythme des slogans scandés par une foule indignée.
Soudain, il reconnaît les visages des enfants qui sont venus tout à l’heure importuner ses regards derrière la serrure. Au moment où il s’approche d’eux, il aperçoit des sbires armés de gourdins et de boucliers chargeant la foule. Le brouhaha assourdissant provoqué par la débandade lui inspire un fort sentiment de panique. Il a peur, peur de ces sbires qui tabassent les manifestants à tout vent, peur de cette masse humaine qui crie hystériquement son affolement. Il a même peur de ces enfants qui sont venus l’attraper par ses huit grammes pour l’emmener loin du massacre en le conduisant jusqu’à sa serrure.

L’œil s’angoisse quand il constate que sa boule tremblotante n’arrive plus à rentrer de nouveau à travers cette maudite serrure. Les enfants, effrayés par les menaces de mort que profèrent des haut-parleurs, se dispersent en courant. L’œil reste seul et sans guide. L’écho poussiéreux d’une déflagration vibre près de lui. Sa pupille se cache dans son iris. Sa peur trouve refuge dans la chambre noire de sa choroïde. Ses impressions désorientées se mettent derrière son corps vitré. Il n’est plus qu’une matière perdue dans les perspectives d’un destin qu’une certaine histoire s’est mise brusquement, et à l’improviste, à écrire convulsivement autour de lui.
L’œil cherche d’un geste fatigué à s’accrocher à un sourcil ou même à un cil. Il se rend enfin compte qu’il ne fait plus partie de l’auvent charnel de cette paupière qui le protégeait tant jadis. Les étincelles d’une salve de coups de feu frôlent sa cornée. Il voit une grande cohorte épouvantée qui court à perdre haleine dans sa direction. Des chars géants, cuirassés à la Potemkine, la poursuivent en l’arrosant de mitrailles.

Le souffle d’une explosion propulse l’œil de manière inattendue à travers les garnitures de la serrure. Il tombe sur un corps gisant dans une mare de sang. Il tressaille à la vue de la tête tuméfiée du corps. Il reconnaît le visage auquel manque un œil. C’est celui de son maître, le poète rossignol, qui a l’air de ressembler à un certain dormeur que l’œil avait déjà aperçu, lors d’une ancienne lecture, dans « un trou de verdure où chante une rivière ».

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